Peter Singer et l’utilitarisme

Peter Singer est un philosophe australien. Il est professeur à la chaire d’éthique de l’université de Princeton et donne également des cours à l’université Charles Sturt en Australie.  Il est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages sur des sujets aussi différents que l’altruisme, l’éthique, la famine ou Hegel.

Il est surtout connu pour son travail sur la cause animale et ses écrits sur l’antispécisme  . Ce courant de pensée a été développé dans les années 70 par des philosophes anglophones.

Richard D ryder
Richard D ryder (Domaine public)

Richard Ryder est le premier à employer les mots spécisme/antispécisme. Il crée ce nouveau concept en prenant modèle sur le couple racisme antiracisme et en l’appliquant à l’espèce .

Il développe l’idée que tous les êtres dotés de la capacité de ressentir doivent être traité avec respect  et prône l’égalité de considération morale pour tous les êtres vivants  .

Le spécisme est une discrimination basée sur l’espèce. Le spéciste pense que son espèce est supérieure à toutes les autres et justifie ainsi leur exploitation.

L’antispécisme combat cette discrimination. L’antispéciste pense que toutes les espèces sont différentes mais qu’aucune n’est supérieure ou inférieure aux autres. Il n’exploite pas les animaux et cherche, par son comportement, à leur créer le moins de souffrance possible.  

Dans un article paru en 1970, Richard Ryder écrit..

 « Depuis Darwin, les scientifiques admettent qu’il n’y a aucune différence essentielle “magique” entre les humains et les autres animaux, biologiquement parlant. Pourquoi, dès lors, faisons-nous moralement une distinction radicale ? Si tous les organismes sont sur un seul continuum biologique, nous devrions aussi être sur ce même continuum. »

Peter Singer s’inspire quelques années plus tard de l’article de Ryder pour écrire son célèbre livre « La libération animale ». L’ouvrage est aujourd’hui considéré comme le livre référence par toutes les personnes qui s’intéressent à la cause animale .

Peter singer explique pourquoi il a signé la déclaration de Montréal contre l'exploitation animale signé par 550 universitaires
Peter singer explique pourquoi il a signé la déclaration de Montréal contre l’exploitation animale signé par 550 universitaires
(Domaine public)

Dans ce livre Singer, dénonce les traitements que nous faisons subir aux autres animaux et dessine un parallèle avec le racisme et le sexisme . Pour lui , nous maltraitons les animaux comme nous avons maltraité autrefois les noirs et hier les femmes. Il montre que les mauvais traitements surviennent dès que des individus se croient supérieurs à d’autres . C’est le cas du raciste qui pense que sa race est supérieure aux autres races ou du sexiste qui pense que les personnes qui portent le même sexe que lui sont supérieures à celles qui ont un sexe diffèrent.

C’est aussi, bien sur, le cas du spéciste qui est persuadé que son espèce est supérieure à toutes les autres espèces.

Il écrit : -«  Je soutiens qu’il ne peut y avoir aucune raison — hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur — de refuser d’étendre le principe fondamental d’égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces. »

Peter Singer pense que l’intelligence ou l’utilité ne peuvent pas être des critères pour décider si nous mettons en route notre instance morale, mais que ce qui doit nous mener est la capacité à souffrir. Si un être est capable de souffrir alors nous devons le respecter et tout faire pour que notre présence ne lui cause pas de dommage.

Sa vision utilitariste le pousse à penser qu’ une société est bonne quand elle réussit à maximiser le bien-être de tous les êtres qui sont en capacité de ressentir des émotions (sentience).

Peter Singer ne demande pas pour autant à ce que l’on se comporte avec les autres animaux comme on se comporte avec les humains, mais que l’on respecte leur manière de vivre et qu’on ne les place dans des situations qui provoquent des souffrances.

Il veut aussi sensibiliser au spécisme qui structure nos sociétés .

« La plupart des humains sont spécistes, écrit t’il, -non pas seulement quelques humains particulièrement cruels ou insensibles , mais l’écrasante majorité d’entre eux- prennent part activement à des pratiques qui impliquent de sacrifier les plus importants des intérêts de membres d’autres espèces dans le but de favoriser les plus futiles des intérêts de membres de notre propre espèce…. »

Il suffit d’ailleurs de regarder autour de soi pour constater qu’il a raison sur ce point . Nous pensons vivre dans une société plus réceptive qu’hier au sort des autres animaux, mais lorsqu’on observe de près le mode de vie de nos sociétés industrialisées  basées sur la surconsommation on s’aperçoit que la maltraitance des autres animaux est bien plus présente aujourd’hui qu’hier. 

Peter singer et l’utilitarisme

Dans son livre « la libération animale »  il développe sa philosophie utilitariste qui peut être résumée ainsi :

« une action est juste si et seulement si elle produit un meilleur équilibre des bénéfices et des préjudices que les actions alternatives disponibles »».

Cette notion philosophique existait déjà en philosophie et avait été développée dans les années 1760 par Jeremy Bentham qui prônait « le plus grand bonheur pour le grand nombre » .

Sa définition rejette l’égoïsme qui est « le plus grand bonheur pour un seul individu » ainsi que l’égalitarisme qui est « le même bonheur pour tout le monde » et qui ouvre la possibilité que ce bonheur soit très faible .

Jeremy Bentham
Jeremy Bentham

L’utilitarisme de Bentham met en avant deux objectifs . Que tous les membres du groupe soient concernés et que la quantité de bonheur soit maximale.

Mais pour Bentham l’utilitarisme s’appliquait principalement aux humains. Bien qu’ils soient un philosophe plutôt en avance sur le sujet de la cause animale, il considérait que les autres animaux était tout de même des êtres inférieurs et que leur mort avait moins d’importance que celle des humains. 

Singer reprend cette philosophie et englobe dans le concept tous les animaux sensibles.

La différence entre eux peut être résumée ainsi:

Jeremy Bentham considère que l’ on peut manger d’autres espèces animales, car « nous nous en trouvons mieux » et que les animaux « ne s’en trouvent jamais pire ».

Pour Bentham manger des animaux produit un maximum de bonheur chez un maximum d’humains alors que la souffrance que nous leur causons est, selon lui, moins grande que celle qu’ils auraient subi dans la nature .

Peter Singer voit les choses autrement puisqu’il englobe tous les animaux dans sa philosophie .

Peter Singer s'exprimant lors d'un événement du Veritas Forum sur le campus du MIT
Peter Singer s’exprimant lors d’un événement du Veritas Forum sur le campus du MIT

(Domaine public)

Que nous mangions des animaux est un problème puisque cela produit du bonheur chez les humains mais de la souffrance chez les espèces animales abattues pour notre seul plaisir .

La morale utilitariste de singer propose donc d’agir en faisant attention à ce que la maxime « le maximum de bonheur pour le plus grand « prenne en compte toutes les espèces animales qui manifeste un fort désir de vivre .

Une anecdote rapporté par Singer dans la préface de son livre « la libération animale »  est significative de son travail sur la cause animale. Elle montre  aussi  l’ambiguïté qui est  souvent présente dans la relation que nous établissons avec les autres espèces.

« J’avais depuis peu entrepris cet ouvrage lorsque nous fûmes invités, mon épouse et moi, à prendre le thé – nous vivions à l’époque en Angleterre – par une dame qui avait entendu dire que je projetais d’écrire au sujet des animaux.

Elle-même s’intéressait beaucoup aux animaux, nous dit-elle, et elle avait une amie qui avait déjà écrit sur eux et qui serait si heureuse de nous rencontrer.

Quand nous arrivâmes, l’amie de notre hôtesse nous attendait, et elle était très impatiente effectivement de parler des animaux.

« Je les aime tant, commença-t-elle. J’ai un chien et deux chats et savez-vous qu’ils s’entendent à merveille ? Vous connaissez Mrs. Scott ? Elle tient un petit hôpital pour chiens et chats malades… » – et la voilà lancée.

Elle s’interrompit lorsqu’on servit les rafraîchissements, prit un sandwich au jambon, et nous demanda quels animaux nous avions.

Nous lui dîmes que nous n’avions pas d’animaux. Elle parut un peu surprise, et mordit dans son sandwich.

Notre hôtesse, qui avait fini de servir les sandwichs, se joignit à nous et s’inséra dans la conversation : « Mais vous vous intéressez pourtant bien aux animaux, n’est-ce pas M. Singer ? »

Nous tentâmes d’expliquer que nous nous intéressions à prévenir la souffrance et le malheur ; que nous étions opposés à la discrimination arbitraire ; que nous considérions comme mal d’infliger des souffrances non nécessaires à un autre être, même quand cet être n’est pas membre de notre propre espèce ; et que nous pensions que les animaux étaient implacablement et cruellement exploités par les humains et que nous voulions que cela cesse.

En dehors de cela, avons-nous dit, nous n’étions pas particulièrement « intéressés » par les animaux ; ni mon épouse ni moi n’avions jamais été spécialement passionnés par les chiens, les chats ou les chevaux comme le sont bien des gens.

Nous n’ « aimions » pas les animaux. Nous voulions simplement qu’ils soient traités comme les êtres sensibles indépendants qu’ils sont, et non comme des moyens pour des fins humaines – comme l’avait été le porc dont la chair se retrouvait maintenant dans les sandwichs de notre hôtesse. »

Pour être complet, j’ajouterai que l’utilitarisme est une des faces du conséquentialisme  qui soutient que les conséquences d’une action doivent être à la source de nos jugements moraux .

Dans ce principe éthique les intentions de la personne qui agit sont moins importantes que les conséquences de ses actions. Mieux vaut une action bonne qu’une belle parole . c’est ce que l’on voit bien dans l’anecdote rapportée ci-dessus .

La  personne qui invite dit aimer les animaux mais les conséquences de ses actes disent le contraire (elle mange du jambon ). A l’inverse, Peter singer et sa femme avouent, n’être pas particulièrement intéressé par les animaux ni même les aimer plus que cela, mais agissent pour qu’ils soient traités avec respect et puissent vivre en liberté  dans de bonnes conditions.

En philosophie éthique,  le conséquentialisme s’oppose au déontologisme. Dans le premier cas c’est l’action qui doit être morale. Dans le second, la morale doit être forgé par la raison de l’individu et partir du sujet .

L’impératif catégorique de Kant « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu puisses vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » »est  une éthique déontologique.

Pour Kant, par exemple, on ne doit pas mentir et l’on doit faire de cette règle une loi universelle quel que soit les conséquences car le mensonge peut détruire les fondements  d’une société .

Pour les utilitaristes on doit, bien sûr, être plutôt honnête et ne pas passer son temps à mentir, mais on peut tout de même le faire, dans certains cas, lorsque les conséquences de la vérité peuvent créer de grandes souffrances.

Les utilitaristes considèrent donc qu’il y a des règles générales que l’on doit respecter, mais que l’on peut enfreindre ces règles dans certaines circonstances et qu’il n’y a aucune règle qui ne puisse être enfreinte.

Personnisme

En plus du spécisme et de l’utilitariste Peter Singer a développé un autre concept :  le Personnisme.

Celui-ci est la suite logique du travail précèdent. Habituellement la notion de personne est toujours appliqué aux humains mais Singer rebat les cartes et fait évoluer la notion.

Étymologiquement Le mot dérive du grec prosopon qui signifie « qui se présente à la vue ». Si l’on se réfère au domaine du droit, la personne est un sujet de droits et de devoirs.

La définition habituelle, née du spécisme de nos sociétés,  veut  qu’une personne soit  forcément un individu de l’espèce humaine  mais pour Singer, qui est antispéciste,  la notion doit être élargie  .

Pour lui les critères qui définissent une personne sont les suivants :

 1)  La personne Ressent des émotions et souffre .

2)  Elle se  perçoit comme une entité distincte qui évolue dans le temps .

3)  Elle a un esprit rationnel et sait prendre des décisions .

4)  Elle se projette dans l’avenir et désire  vivre le plus longtemps possible . 

Partant de là, il considère que l’on peut inclure dans cette définition certains animaux comme les grands singes ou les cétacés et que l’on peut même envisager de leur donner certains droits. Il propose également de les présenter comme des personnes non humaines .

Sa philosophie cherche donc à redéfinir la morale que l’on doit appliquer aux êtres vivants en se basant plus sur certains critères plus  que sur l’espèce. Ainsi des animaux peuvent être considérés comme des personnes .

L’extension de cette définition au monde animal me plait  beaucoup. J’ai  toujours pensé que la plupart des animaux était des «personnes ». les oiseaux, les chats, les souris, les papillons, les araignées ou les punaises sont pour moi des personnes en ce sens qu’ils sont mues, comme nous, par ce désir farouche de vivre  et qu’ils ont tous aussi, comme nous, un point de vue subjectif sur le monde. Ce n’est bien sûr pas le même point de vue et nous ne pourrons jamais savoir à quoi il ressemble, mais il ne fait aucun doute pour moi qu’ils ont une vision du monde qui leur est propre et que nous devons les respecter pour cela .

Nous abordons souvent les autres animaux sous un angle scientifique, mais celui-ci est forcément réducteur. Il ne fait que décrire l’extérieur de l’animal et n’explique en rien qui ils sont vraiment . Je pense même, pour ma part, que ce point de vue scientifique qui ne cherche qu’à classer les êtres vivants dans des catégories comme on classe des bouts de papier ne fait que nous éloigner davantage des animaux .

Le jour où tout à changé

Dans un interview avec l’un des membres de l’association L214, Peter Singer raconte comment il a pris conscience pour la première fois de la souffrance animale. C’était dans les années 70. Il avait 24 ans et il était alors un jeune étudiant à Oxford. Il n’avait jamais rencontré de végétarien et la cause animale lui était totalement étrangère. Par le biais de ses études, il eut l’occasion de fréquenter un jeune étudiant canadien qui s’appelait Richard Keshen. Un jour, il déjeuna avec lui . Le menu ne proposait que deux choix . Des spaghettis en sauce ou une salade. Richard Keshen demanda au serveur si la sauce contenait de la viande et, comme on lui répondit que oui ,il prit une salade alors que Singer choisit les spaghettis . Intrigué par cette question, Singer demanda à son ami quel était le problème avec la viande . Ce dernier lui répondit simplement que la manière dont étaient traités les animaux pour faire de la viande était inacceptable.

Singer s’intéressa alors au mode de production de la viande et découvrit ce qu’il ignorait totalement .

-« Je croyais, dit-il, que les animaux de ferme avaient une vie heureuse, mais j’ignorais qu’au contraire ils étaient maltraités tout au long de leur vie. J’ai commencé alors alors à réfléchir , à en parler avec Richard et des amis canadiens , j’en ai parlé aussi avec ma femme et finalement nous avons décidé que nous allions arrêter de manger des animaux . C’est donc le premier pas »

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