Le perspectivisme est une doctrine philosophique qui défend l’idée qu’il n’existe pas une seule vérité « absolue » (souvent confondue avec la vision humaine), mais une multitude de vérités. Selon les adeptes de cette philosophie, le monde tel que nous le voyons n’est pas la réalité, mais une interprétation subjective liée à nos organes sensoriels et à notre psychisme.
Cette vision existe depuis longtemps dans la philosophie. On la retrouve déjà chez Platon avec la célèbre scène de l’allégorie de la caverne : pour Platon, nous ne voyons jamais la réalité, mais seulement son ombre déformée. On retrouve par la suite l’idée du perspectivisme chez des philosophes comme Montaigne, Leibniz, Kant ou Schopenhauer. Mais c’est Nietzsche qui mettra vraiment en avant ce concept au XIXe siècle et parlera de « penser en point de vue » :
« Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. Nous ne pouvons constater aucun fait en soi. Le monde n’a pas un sens derrière lui, mais d’innombrables sens. »
Le perspectivisme est passé dans le monde de la biologie au début du XXe siècle grâce au biologiste et philosophe Jakob von Uexküll, qui a créé le concept d’Umwelt que l’on pourrait traduire en français par « Monde autour ».
L’Umwelt
Bien qu’il ait commencé ses recherches à la fin du XIXe siècle, Jakob von Uexküll formalise cette idée entre les années 1909 et 1934. Son ouvrage le plus célèbre, intitulé Mondes animaux et monde humain, paraît en 1934. Il y expose de manière très pédagogique ses exemples sur la tique ou le chien.
Il affirme le premier que les autres animaux sont aussi des sujets et qu’ils construisent eux-mêmes leur propre réalité. Avant lui, le modèle de pensée reprenait la vision de Descartes qui avait décrété que les animaux étaient semblables à des machines et qu’ils réagissait de manière mécanique à leur environnement.
Avec Le concept de l’Umwelt la vision est radicalement différente
L’exemple de la tique illustre parfaitement cette rupture : alors qu’un observateur humain voit une forêt riche de sons, d’odeurs et de couleurs, l’Umwelt de la tique se caractérise par une simplicité radicale. Pour elle, la lumière du soleil constitue un signal pour grimper vers le haut d’une herbe, et l’acide butyrique (l’odeur de la sueur) devient le signal pour se laisser tomber sur une proie. Le reste de l’univers — le chant des oiseaux, la beauté des fleurs ou le passage d’un promeneur sans odeur — n’a aucune existence dans son monde. Sa « vérité » se limite à ces quelques signaux, mais elle s’avère complète et efficace pour sa survie.


Pour illustrer cette fragmentation de la réalité, Jakob von Uexküll a proposé des exemples qui permettent de sortir de notre vision purement visuelle du monde. L’Umwelt du chien, par exemple, est avant tout un monde d’odeurs. Là où un humain perçoit une rue comme un alignement de façades et de trottoirs (un monde visuel et spatial), le chien y perçoit une chronologie de passages. Pour lui, une odeur sur un poteau n’est pas une simple trace chimique, c’est un message qui lui indique qui est passé par là, il y a combien de temps, et dans quel état émotionnel se trouvait l’autre animal. Le chien vit dans un monde de « paysages olfactifs » où le passé et le présent se superposent. Ce que nous appelons un « objet » est pour lui un « faisceau d’odeurs ».
Un autre exemple frappant est celui de la chauve-souris. Son Umwelt est acoustique. Elle « voit » par les oreilles grâce à l’écholocation. En émettant des ultrasons et en analysant leur écho, elle perçoit la texture, la distance et la vitesse de sa proie dans l’obscurité totale. Pour elle, le monde n’a pas de couleurs, mais il possède des formes sonores d’une précision millimétrée. Un obstacle n’est pas une image, c’est un retour d’onde.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, ce concept a été redécouvert et popularisé par le sémioticien Thomas Sebeok. Bien qu’il n’en soit pas le créateur, Sebeok a enrichi l’Umwelt en démontrant que la vie est avant tout un échange de signes. C’est grâce à ses travaux que la pensée de von Uexküll est devenue une référence majeure, non seulement en biologie, mais aussi en philosophie et dans l’étude de la communication animale.
L’objet change selon le regard
La théorie de l’Umwelt enseigne que les êtres vivants ne partagent pas tous le même monde, mais qu’ils superposent des réalités différentes dans un même espace géographique. Là où l’humain perçoit un « objet » (un arbre), l’oiseau perçoit un « abri » et l’insecte une « nourriture ». Il n’existe pas de décor neutre : l’objet change de nature selon l’Umwelt qui le rencontre. Chaque espèce est l’architecte de sa propre réalité sensorielle. Dans cette vision, l’arbre « en soi » est inaccessible. Il n’y a pas d’arbre universel ; il n’existe que l’arbre-pour-l’oiseau, l’arbre-pour-l’insecte ou l’arbre-pour-l’humain. Cela illustre parfaitement le perspectivisme : la vérité n’est pas une chose que l’on découvre, c’est une relation entre un sujet et son milieu. Reconnaître cela, c’est accepter que notre vision humaine n’est qu’une interprétation parmi d’autres et qu’elle n’est ni supérieure, ni plus « vraie » que celles des autres animaux .
L’influence philosophique
L’influence de l’Umwelt et du perspectivisme biologique sur la philosophie du XXe siècle a été considérable. En brisant la cage de l’« animal-machine », Uexküll a ouvert une brèche dans laquelle se sont engouffrés les penseurs pour redéfinir la condition humaine et notre rapport au vivant.
La phénoménologie a trouvé dans l’Umwelt une preuve biologique de ses thèses. Maurice Merleau-Ponty s’est beaucoup appuyé sur Uexküll pour montrer que le corps n’est pas qu’une enveloppe charnelle, mais un « nœud de significations ». Pour lui, l’animal ne vit pas dans un espace géométrique vide, mais dans un milieu qui possède une structure propre, une « mélodie » biologique que l’animal joue en interagissant avec son environnement.
Le corps n’est pas juste un assemblage d’organes protégés par de la peau : c’est le point où le monde commence à avoir un sens. Il est « aimanté » par son milieu.
Pour une mésange, une brindille n’est pas un objet géométrique défini par sa longueur ou son poids, c’est une « possibilité de nid ». Le corps de l’oiseau et la brindille sont liés par une signification vitale. C’est cela, le « nœud » : le corps et le monde sont noués l’un à l’autre par le besoin et la perception.
Pour Gilles Deleuze, l’Umwelt est une source d’inspiration majeure pour penser la nature comme une symphonie. Il compare l’Umwelt à une mélodie : la tique et le mammifère, ou l’abeille et la fleur, forment des « agencements ». Deleuze voit dans la nature une forme d’art où chaque espèce « compose » avec les autres. L’araignée ne voit pas la mouche comme un insecte, mais comme un point de vibration dans sa toile. Ici, le perspectivisme devient une esthétique de la vie.
À l’inverse, Martin Heidegger a utilisé ces travaux pour marquer une distinction célèbre : si l’animal est « pauvre en monde » (car enfermé dans son Umwelt spécifique), l’humain, lui, serait « configurateur de monde ». Cette distinction montre toutefois que Martin Heidegger n’avait pas compris ce que recouvrait réellement le concept d’Umwelt et qu’il restait aveuglé par le narcissisme humain. Affirmer qu’une tique ou qu’un oiseau est « pauvre en monde » revient à croire que le monde humain est la seule unité de mesure à partir de laquelle on doit mesurer toutes les autres espèces.
Le perspectivisme et le concept d’Umwelt montre que la nature n’est pas un objet inerte que nous serions les seuls à percevoir véritablement mais que chaque espèce la perçoit en fonction de la forme de son corps et des besoins liées à son espèce . il n’y a pas une nature mais des natures. Il n’y a une seule espèce dominante, mais un multitudes d’espèces enfermés dans leur bulle de perceptions qui interagissent pourtant ensemble .
Reconnaître que la tique, la limace, la mésange le frelon ou le chien possèdent une « vérité » aussi complète et légitime que la nôtre demande qu’on soit capable d’une certaine d’humilité. Cela nous oblige à sortir de notre narcissisme d’espèce pour entrer dans une relation de respect et d’écoute. Le jardin n’est alors plus un simple décor que l’on entretient, mais un univers qui ouvre notre regard sur de nombreux mondes.
