Un chercheur visionnaire
Peter Slater, né en 1944, est une figure majeure de l’éthologie et de la bioacoustique. Ce zoologiste britannique a consacré sa vie à la compréhension du comportement et du chant des oiseaux, et il est reconnu comme l’un des pionniers de la bioacoustique moderne. Professeur à l’Université de St Andrews en Écosse, il a combiné des observations minutieuses sur le terrain avec des expériences en laboratoire.

De cette manière, il a exploré à la fois la nature et l’apprentissage du chant. Son travail sur le pinson des arbres a servi de modèle pour révéler la communication vocale chez les oiseaux. Slater a également dirigé de nombreux ouvrages scientifiques, dont Bird Song: Biological Themes and Variations, qui reste aujourd’hui une référence pour les chercheurs et les ornithologues du monde entier.
Réécrire notre compréhension du chant des oiseaux
Avant les recherches de Slater, le chant des oiseaux était largement considéré comme inné, tel un simple programme génétique fixe. Ses études ont montré que cette vision était incomplète car le chant est en grande partie appris et transmis socialement. Chez le pinson des arbres, le jeune mâle passe d’abord par une phase sensorielle, où il écoute attentivement les adultes sans chanter. Il mémorise alors les motifs et les intonations.
Au printemps suivant, il entre dans la phase sensori-motrice et produit des sous-chants désordonnés qu’il ajuste progressivement pour reproduire fidèlement la strophe adulte. Cette capacité d’apprentissage rappelle celle des humains qui acquièrent le langage : il faut écouter, mémoriser et pratiquer avant de produire une mélodie complète. Slater a observé que si un jeune pinson reste isolé pendant cette période, son chant restera rudimentaire et dépourvu de la fioriture finale appelée signature, qui identifie l’individu.
Dialectes et fonctions sociales
Slater a également montré que le chant varie selon les populations, ce qui crée de véritables dialectes régionaux. Un mâle en Écosse ne termine pas sa strophe de la même façon qu’un mâle du sud de la France, bien que la structure générale reste identique. Comme chez les humains, ces variations permettent aux oiseaux de reconnaître les membres de leur communauté et de maintenir des interactions sociales. J’ai moi-même un accent du sud-ouest assez prononcé et bien que j’habite depuis plus de 40 ans dans le lyonnais, une personne qui m’écoute parler pourra immédiatement localiser la région d’où je viens.

Le pinson des arbres mâle possède généralement deux ou trois chants distincts qu’il alterne pour attirer les femelles et défendre son territoire. Le chant ne sert pas uniquement à la séduction : il constitue un outil de communication et de régulation sociale. Les femelles évaluent attentivement la qualité de l’exécution et privilégient les chants complets et fluides, qui correspondent au dialecte qu’elles ont entendu depuis leur jeunesse.
Slater a aussi étudié le chant des femelles et a révélé que leurs émissions sonores constituent aussi un véritable système de communication structuré. Il a démontré que ces chants possèdent une utilité précise, notamment pour la défense des ressources alimentaires durant l’hiver. Ses observations ont prouvé que la femelle utilise des cris territoriaux pour écarter les concurrentes de sa zone de nourrissage. Il a également mis en évidence le rôle de ces chants dans la cohésion du couple. Ces vocalisations traduisent l’état physiologique de l’oiseau et permettent de coordonner la construction du nid ou l’alternance des tours de garde lors de l’incubation. Slater a ainsi réhabilité la place de la femelle dans la complexité des échanges acoustiques de l’espèce.
Sur le terrain, Slater a observé que de jeunes mâles imitaient le chant de leurs voisins pour leur répondre directement, comme un dialogue musical. Ces échanges sonores permettent de réduire les conflits et d’éviter des combats physiques. Dans cette situation, la rivalité se déplace vers l’acoustique où l’endurance, la précision et la richesse du répertoire deviennent des critères essentiels. Il a également remarqué que certains mâles modifient légèrement leur fioriture finale pour se distinguer de leur voisin. Cela crée ainsi une signature individuelle qui les identifie à coup sûr.
Des observations ont montré que des femelles en déplacement pouvaient orienter leur attention vers un chanteur particulier dès les premières notes. Lorsqu’une femelle traverse plusieurs territoires, elle peut entendre successivement différents prétendants. Elle compare alors les performances et revient parfois vers celui dont la strophe lui paraît la plus stable ou la plus familière.
Méthodes et innovations scientifiques
Slater se distingue par la rigueur de ses méthodes. Il est l’un des premiers à combiner les en captivité. Au début de sa carrière, il utilise des magnétophones à bande portables de type Nagra, qui sont alors les seuls appareils capables de capturer la haute fréquence des chants d’oiseaux avec une fidélité suffisante. Cette approche lui permet de relier les variations de chant à des facteurs génétiques, environnementaux et sociaux. Pour analyser ces données, il démocratise l’usage du sonagramme, une représentation visuelle du son qui transforme une mélodie éphémère en un graphique précis où le temps figure en abscisse et la fréquence en ordonnée. Il enregistre des centaines de strophes de pinsons dans différents villages d’Écosse et de France pour identifier des modèles précis de dialectes.

Cette méthode comparative, couplée à l’utilisation de haut-parleurs pour effectuer des tests de repasse (playback), lui permet de mesurer la réaction territoriale d’un mâle face à un chant étranger ou local. Ces analyses montrent que le chant est un système culturel vivant qui évolue au sein d’une communauté. Slater introduit également des techniques statistiques pour quantifier la similarité entre les répertoires, ce qui apporte une preuve mathématique à l’existence de l’apprentissage social chez les passereaux.
Anecdotes de terrain et exemples de chants
Sur le terrain, Slater aimait installer ses microphones tôt le matin et observer les pinsons dans les lisières des forêts ou les jardins, notant chaque nuance de leur chant. Il racontait que certains mâles répétaient la même strophe jusqu’à vingt fois de suite, tandis que d’autres alternaient rapidement entre plusieurs chants, comme pour tester leurs capacités et celles de leurs voisins.
Il décrivait aussi ces moments où une femelle apparaissait brièvement dans la végétation : presque aussitôt, l’intensité du chant augmentait, les répétitions se faisaient plus rapides, comme si les mâles savaient qu’ils étaient évalués.


Une de ses observations les plus marquantes concernait un mâle qui imitait presque parfaitement la strophe d’un voisin qu’il n’avait jamais rencontré auparavant, démontrant la puissance de l’apprentissage social et de l’adaptation. Ces exemples concrets rendent palpable la complexité et la richesse du chant des pinsons.
Observer le pinson aujourd’hui
Écouter le pinson des arbres dans son jardin ou dans une clairière peut se révéler fascinant, surtout si l’on prête attention aux variations et aux notes finales de chaque strophe. Les mâles alternent souvent leurs chants, et en observant plusieurs individus, on peut commencer à identifier les dialectes locaux et les signatures personnelles.
On peut parfois deviner la présence d’une femelle avant même de la voir, simplement à la transformation soudaine de l’ardeur des chanteurs.
La patience et l’écoute attentive permettent de découvrir des subtilités que Peter Slater a mises en lumière : les échanges, les réponses aux voisins, et la façon dont chaque oiseau ajuste sa mélodie selon son environnement et sa communauté.
Un héritage durable
L’influence de Peter Slater dépasse largement ses publications scientifiques. Il a formé de nombreux étudiants et inspiré plusieurs générations de chercheurs à travers le monde. Ses travaux ont démontré que le pinson des arbres n’est pas un simple automate biologique : c’est un héritier culturel capable d’apprendre, d’adapter son chant et de dialoguer avec ses voisins. La complexité du chant, avec ses notes descendantes, ses accélérations et ses fioritures finales, révèle la richesse insoupçonnée de la vie sociale des passereaux et témoigne d’une intelligence remarquable. Grâce à Slater, notre regard sur le pinson des arbres a changé : il est à la fois un visiteur familier de nos jardins et un exemple vivant de culture et de communication animale.
Personnellement, j’ai toujours été persuadé que les langages des autres animaux étaient différents du nôtre, mais qu’ils n’avaient rien à nous envier. C’est ce que les recherches actuelles, qui abordent les êtres vivants avec un a priori positif, tendent à montrer. J’ai toujours pensé aussi que le fait de croire que les autres animaux étaient moins intelligents et n’avaient pas un langage aussi développé que le nôtre venait avant tout de notre propre bêtise et de notre incapacité à développer l’empathie nécessaire à la compréhension de ces différents modes de communication.
