Aristote est l’un des premiers auteurs à avoir parlé des papillons. Dans son Histoire des animaux, écrite au IVe siècle av. J.-C., il décrit avec une remarquable justesse la métamorphose complète de la larve au papillon :
« Les insectes, appelés papillons, viennent des chenilles qui naissent sur les feuilles vertes, principalement celles du raifort, que certains désignent sous le nom de chou ; elles sont d’abord moins grosses qu’un grain de mil, puis elles deviennent de petites larves qui grandissent, et ensuite, en trois jours, de petites chenilles. Après quoi, leur croissance est achevée, elles deviennent immobiles, changent de forme et prennent le nom de chrysalides ; elles ont une enveloppe dure et remuent quand on les touche. Elles adhèrent comme suspendues à des fils d’araignée, car elles n’ont ni bouche ni aucune autre partie apparente. Au bout de peu de temps, l’enveloppe se déchire et il en sort des animaux ailés que l’on appelle des papillons. »

La description est si vivante qu’on a du mal à croire qu’elle ait pu être écrite 350 ans avant Jésus-Christ. Et elle est si précise qu’on reconnaît immédiatement la métamorphose d’une chenille de la famille des Pieridae qui se développe sur les Brassicacées. Plusieurs auteurs ont cherché à identifier l’espèce et la plupart s’accordent pour dire qu’il s’agit certainement de la Piéride du chou (Pieris brassicae).
On comprend ici qu’Aristote n’est pas du genre à recopier ce que d’autres ont écrit. Le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas. Personne avant lui n’a laissé de description comparable des insectes dans un ouvrage zoologique qui nous soit parvenu. Ses connaissances viennent avant tout de de ses observations personnelles et des descriptions qu’il recueille auprès de gens qui vivent au milieu des animaux comme les agriculteurs, les chasseurs ou les pêcheurs.
Pour faire de telles descriptions, il a dû passer des heures sur le terrain. Suivre l’évolution d’un insecte de la larve à l’émergence du papillon demande un engagement très important. Pour avoir moi-même suivi plusieurs fois des métamorphoses de punaises ou de papillons, je connais le temps, la patience et l’attention que cela demande.
Quand on sait qu’Aristote était philosophe mais qu’il s’est aussi intéressé à la politique, à la poésie, à l’économie, aux mathématiques et à la zoologie, on se demande où il trouvait tout ce temps à consacrer aux insectes.
Il décrit aussi l’accouplement des insectes. Sa description est plus obscure :
« Les insectes s’unissent par derrière puis le plus petit monte sur le plus grand : c’est le mâle qui est le plus petit. Puis la femelle introduit par-dessous son conduit dans le mâle qui se trouve au-dessus, tandis que le mâle n’introduit pas d’organe dans la femelle comme c’est le cas pour les autres animaux. »
Aristote, là, interprète mal ce qu’il voit. Il a compris que le mâle de certaines espèces était plus petit que la femelle mais il inverse le mécanisme reproducteur en prêtant un conduit de pénétration à la femelle. Mais son erreur est compréhensible. À l’œil nu, les organes génitaux des insectes sont minuscules et leur fonctionnement est presque impossible à déterminer.


Mais Aristote est un fin observateur et sa vision de la ponte et de l’œuf du papillon est à nouveau très précise.
Il écrit : « Nous avons parlé de la façon dont s’opère l’accouplement et de la difficulté qu’ils ont à se séparer. Après l’accouplement, la ponte a lieu rapidement. Tous les insectes qui s’accouplent donnent naissance à des larves, sauf une variété de papillons : ceux-ci produisent un corps dur semblable à une graine de carthame, mais dont l’intérieur est liquide. Des larves se forme l’animal, mais non pas à partir d’une certaine partie, comme c’est le cas pour les œufs : c’est la larve tout entière qui grandit et, à mesure que ses membres se différencient, l’animal se forme. »
Aristote fait ici une distinction intéressante entre l’œuf et la larve. Dans l’œuf, l’animal se forme à partir d’une partie de son contenu, tandis que le reste constitue une réserve nutritive. La larve, au contraire, est déjà un animal constitué : c’est son corps tout entier qui grandit et ses différentes parties se développent progressivement. Avec les connaissances de son époque et les seuls moyens d’observation dont il disposait, cette distinction entre l’œuf et la larve est remarquable.
Il décrit même ce qui semble être un papillon producteur de soie.
« À partir d’une certaine larve de grande taille, qui a des espèces de cornes et diffère des autres, se forme d’abord, par métamorphose de la larve, une chenille, puis une bombylie, et de celle-ci un nécydale. Il subit l’ensemble de ces métamorphoses en six mois. Ce sont d’ailleurs les cocons de cet insecte que certaines femmes développent en les dévidant, pour faire ensuite un tissu. La première à pratiquer ce tissage fut, dit-on, une femme de Cos, Pamphile, fille de Platès. »
Ce passage a été longuement discuté pour savoir s’il s’agissait du Ver à soie domestique, Bombyx mori, ou d’une autre espèce. Certains auteurs y identifient le Ver à soie alors que d’autres penchent plutôt pour un autre papillon producteur de soie de la famille des Saturniidae. Aristote décrit une larve de grande taille qui a des espèces de cornes, ce qui correspond mal à la chenille du Ver à soie domestique.
La grande erreur d’Aristote, mais comment lui en vouloir, est de croire et même d’affirmer que certains animaux naissent de l’accouplement du mâle et de la femelle mais que d’autres espèces naissent spontanément de ce qu’il appelle la génération spontanée.
Il pensait notamment que certains insectes pouvaient naître de la boue, du fumier ou de matières végétales en décomposition .
Cette croyance aura une vie étonnamment longue. Elle traversera l’Antiquité et le Moyen Âge et sera encore largement admise au XVIIe siècle. Il faudra les expériences de Francesco Redi en 1668 pour montrer que les asticots observés sur la viande ne naissent pas spontanément mais proviennent des œufs pondus par les mouches. La génération spontanée ne disparaîtra pourtant pas pour autant. Elle continuera d’être défendue, en particulier pour les êtres microscopiques, jusqu’aux expériences de Louis Pasteur au XIXe siècle.

Il faudra attendre le XVIIe siècle pour que l’étude des insectes et de leurs métamorphoses connaisse un nouvel essor. Le naturaliste néerlandais Jan Swammerdam (1637-1680) étudie leur anatomie et leur développement avec une précision jusque-là inconnue. Grâce au microscope et à la dissection, il montre que la chenille, la chrysalide et le papillon ne sont pas des animaux différents qui se succèdent, mais les différentes formes d’un seul et même animal. En disséquant des chenilles et des chrysalides, il découvre les structures du futur insecte adulte. La métamorphose n’est donc pas la disparition d’un animal suivie de l’apparition d’un autre, mais la transformation continue d’un même organisme.
À la même époque, Maria Sibylla Merian (1647-1717) élève chez elle des chenilles pour suivre leur transformation. Elle observe leurs plantes hôtes, leurs mues, la formation de la chrysalide et l’émergence du papillon. En 1679, elle publie un premier ouvrage consacré aux chenilles et à leur métamorphose, dans lequel elle représente sur une même planche les différents stades de développement et la plante dont elles se nourrissent. Son apport est essentiel : elle ne s’intéresse pas seulement à la métamorphose, mais aussi aux relations entre les chenilles et leurs plantes hôtes, qu’elle étudie et représente de manière systématique pour la première fois.
Plus de deux mille ans après Aristote, l’observation attentive des chenilles permet ainsi de confirmer et surtout d’approfondir ce qu’il avait déjà entrevu : le papillon n’apparaît pas spontanément. Il est l’aboutissement d’une succession de transformations d’un même animal, étroitement lié aux plantes dont sa chenille se nourrit.
