1. L’absolutisme épistémologique*
L’absolutisme épistémologique est une conception philosophique selon laquelle il serait possible d’accéder à une connaissance du monde qui ne dépendrait d’aucun point de vue particulier.
Dans sa forme la plus radicale, cette philosophie avance l’idée que les humains sont capables de percevoir la réalité telle qu’elle est et d’acquérir des connaissances certaines et définitives.
Les adeptes de cette conception pensent que leur intelligence, leurs yeux et leurs sensations leur donnent un accès direct au monde et qu’ils peuvent donc en extraire des vérités « absolues ».
Leur logique est celle-ci : « Puisque je perçois le réel tel qu’il est, je peux le décrire et en tirer des lois universelles. » Ils considèrent ainsi que leur représentation du monde décrit la réalité elle-même et que les vérités qu’ils en tirent sont valables pour tous.
Dans cette conception il n’y a pas deux interprétations possibles . soit c’est vrai , soit c’est faux. Soit on sait, soit on ne sait pas.
René Descartes (1596-1650) est sûrement celui qui représente le mieux cette vision. Sa philosophie semble faire une large place au doute, mais ce dernier n’est mis en avant que pour démontrer l’existence de vérités absolues. De la mise en doute de toutes nos connaissances doit naître un fondement inébranlable à partir duquel on pourra accéder à la connaissance vraie.
L’idée qu’il existe des vérités auxquelles l’être humain peut accéder est sans doute l’une des convictions les plus répandues dans la pensée humaine. Elle est si profondément ancrée dans notre manière de penser que cette philosophie est longtemps restée innommée. Pourquoi nommerait-on ce que tout le monde considère comme un fait établi et indiscutable ?
Le terme « absolutisme épistémologique » n’est d’ailleurs apparu que très récemment. Il semble avoir été forgé en 1963 par le philosophe polonais Zbigniew A. Jordan*, dans son ouvrage Philosophy and Ideology. L’auteur y critique précisément cette prétention à posséder une connaissance définitive et absolument certaine, susceptible de conduire au dogmatisme et au rejet des autres conceptions philosophiques.
J’attribue la création de cette expression à Zbigniew A. Jordan car je n’ai pas trouvé d’utilisation de ce concept antérieure à 1963. Il reste cependant possible qu’elle ait été employée auparavant par d’autres auteurs.
2. Le perspectivisme
Le perspectivisme est une conception philosophique qui s’oppose à l’absolutisme épistémologique. Alors que ce dernier considère que l’être humain peut accéder à des vérités absolues, le perspectivisme montre que toute connaissance du monde dépend d’un point de vue .
Le perspectiviste considère qu’il est impossible d’avoir accès à la chose en soi et que l’on ne peut en percevoir qu’une représentation. Celle-ci est conditionnée par la biologie du sujet, sa forme d’intelligence et sa sensibilité.
Schopenhauer avait initié cette vision dans son ouvrage Le Monde comme volonté et comme représentation, dans lequel il explique que nous ne connaissons le monde extérieur qu’à travers les représentations que nous nous en faisons.
Cette conception a ensuite été reprise et développée par le philosophe allemand Friedrich Nietzsche (1844-1900). Pour ce dernier, toute connaissance est liée à un point de vue particulier. Dans Le Gai Savoir, il souligne que nous ne pouvons percevoir le monde qu’à partir de notre propre perspective et s’interroge sur l’existence d’autres formes d’intelligence capables de le percevoir autrement.
Dans ses Fragments posthumes (tome XII, fragment 7 [60]), Nietzsche précise ce qu’il entend par perspectivisme : « Il n’y a pas de faits, seulement des interprétations. » Il explique que le monde peut être interprété de multiples façons et ajoute : « Ce sont nos besoins qui interprètent le monde. » Selon Nietzsche, chaque pulsion tend à imposer sa propre perspective comme une norme aux autres.
Nietzsche écrivait également, dans Vérité et mensonge au sens extra-moral : « Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont. ». Il critique par la même l’idée qu’une seul point de vue pourrait accéder à une vérité absolue.
3. Pourquoi l’absolutisme épistémologique mène au spécisme
L’absolutisme épistémologique repose sur l’idée qu’il n’existe qu’une seule bonne manière de voir le monde. Ses partisans considèrent que le réel existe indépendamment de nous et qu’il est possible de le percevoir tel qu’il est dans toutes ses dimensions. Ils peuvent parfois reconnaître l’existence de plusieurs points de vue possibles, mais considèrent que seule la manière d’appréhender le monde définie par leur philosophie permet d’accéder à la réalité telle qu’elle est.
Cette hiérarchie entre les points de vue peut rapidement mener à une hiérarchie entre les individus, puis à des jugements moraux. Celui qui pense détenir la vérité considère évidemment que ceux qui ne la partagent pas se trompent. Il peut alors être tenté de les mépriser ou de les juger ignorants ou inférieurs.
Cette manière de penser peut conduire à porter un jugement encore plus sévère sur les autres espèces. Les animaux ne perçoivent pas le monde comme les humains et ne disposent pas des mêmes capacités sensorielles ou intellectuelles. Mais au lieu de reconnaître ces différences comme une richesse qui ouvre d’autres horizons, les tenants de cette philosophie les évaluent à partir de critères humains.
Ils peuvent ainsi qualifier les autres animaux d’êtres inférieurs, dépourvus d’intelligence, et trouver là une bonne raison de justifier leur exploitation.
La théorie de l’animal-machine de Descartes, qui décrit les autres animaux comme des machines dépourvues d’âme pensante, est un parfait exemple de la réflexion à laquelle peut arriver quelqu’un qui surestime son espèce et sous-estime les autres.
Ce raisonnement repose sur un mécanisme d’universalisation du point de vue humain. Les tenants de l’absolutisme épistémologique ne se contentent pas de considérer leur représentation du monde comme vraie pour eux. Ils lui attribuent une portée universelle et jugent les autres espèces à partir des critères propres à cette représentation.
L’universalisation du point de vue existe chez tous les animaux, mais prend une forme particulière chez les humains. Elle joue un rôle essentiel dans ce que je nomme le narcissisme d’espèce.
Chez les autres animaux, cette universalisation est inconsciente. Chaque espèce perçoit le monde à partir de ses capacités sensorielles et de ses besoins. Ses membres vivent cette représentation comme la réalité elle-même, sans nécessairement avoir conscience qu’il ne s’agit que d’un point de vue parmi d’autres.
Chez les humains, le mécanisme est comparable, mais le langage et la pensée abstraite permettent d’aller plus loin. Nous pouvons conceptualiser notre représentation du monde, la transformer en vérité et lui attribuer une valeur universelle. Nous ne nous contentons plus de vivre le monde à partir de notre propre perspective : nous pouvons affirmer que notre manière de le voir est la seule véritable.
Le spécisme apparaît alors comme une conséquence de cette manière de penser. Les tenants de cette philosophie ne se contentent pas de considérer leur vision du monde comme vraie. Ils en font la mesure de toutes les autres espèces et, au nom de cette prétendue supériorité, s’attribuent le droit de les dominer et de les traiter comme s’ils étaient des êtres de moindre valeur.
Certains m’objecteront peut-être que les adeptes de l’absolutisme épistémologique ne sont pas forcément spécistes. C’est sûrement possible, mais je penserais alors qu’il existe une contradiction entre leur conception philosophique et la reconnaissance des autres animaux comme des êtres à part entière, dotés d’un point de vue sur le monde aussi vrai et valable que celui des humains.
4. Pourquoi le perspectivisme mène à l’antispécisme
Le perspectivisme propose une autre manière d’envisager notre rapport au monde. Si toute connaissance dépend d’un point de vue, alors notre représentation de la réalité ne peut plus être considérée comme la seule valable.
Imaginons plusieurs peintres installés autour d’une montagne, comme Cézanne lorsqu’il peignait la montagne Sainte-Victoire. Chacun représente la même montagne, mais depuis un endroit différent. Celui qui se trouve au nord ne voit pas ce que voit celui qui se trouve au sud, et celui qui se trouve à l’est ne voit pas ce que voit celui qui s’est installé sur la face ouest. Tous peignent la même montagne et pourtant tous voient un paysage très différent.
Aucune de ces peintures ne représente la montagne dans sa totalité. Chacune n’en montre qu’une partie, sans qu’aucun peintre puisse prétendre que sa représentation est la seule valable.
Il en va de même pour les espèces vivantes. Chacune perçoit le même monde à partir de ses propres capacités sensorielles, comme chaque peintre observe la montagne depuis sa position. Aucune ne peut en saisir toutes les dimensions.
Le biologiste Jakob von Uexküll a développé cette idée à travers le concept d’Umwelt, ou « monde propre ». Chaque organisme vit dans un monde perceptif et fonctionnel qui dépend de ses capacités et de ses besoins.
Le perspectivisme nous invite ainsi à reconnaître que notre représentation du monde n’est qu’une perspective parmi d’autres. Nous pouvons considérer notre vision du monde comme vraie de notre point de vue, mais nous ne pouvons pas dire qu’elle constitue une vérité valable pour tous les autres points de vue.
Les absolutistes épistémologiques pensent détenir la vérité et considèrent qu’elle est valable pour tous les points de vue. C’est comme si un peintre, installé sur une seule face de la montagne, prétendait que sa toile représente toutes les faces de celle-ci.
Le perspectivisme permet de remettre en question cette prétention à l’universalité. Il ne nous demande pas de renoncer à nos vérités, mais de reconnaître qu’elles sont construites à partir de notre propre perspective.
En considérant qu’il ne possède pas la vérité absolue, le perspectiviste peut s’intéresser à la différence de l’autre, qui n’est plus alors une erreur, mais une autre peinture. Il ne cherche plus à ramener les autres représentations du monde à la sienne, mais essaye de comprendre ce qui fait la particularité des autres visions.
C’est ici que le perspectivisme mène à l’antispécisme. Comprendre et accepter qu’il y a d’autres points de vue ouvre la voie à la reconnaissance des autres animaux comme des êtres à part entière.
Le perspectivisme ne suffit pas, à lui seul, à fonder une éthique antispéciste. Mais il permet de remettre en question l’un des mécanismes qui contribuent au spécisme : La tendance des humains à ériger leur propre vision du monde en référence universelle, puis à juger les autres espèces à partir de cette référence.
Comme on peut le voir L’absolutisme épistémologique nous enferme dans notre monde humain et nous empêche d’aller vers la compréhension de l’autre. La survalorisation de notre espèce s’accompagne souvent d’une dévalorisation des autres animaux.
Le perspectivisme au contraire ouvre le chant de l’altérité interespèces . Il nous permet construire des connaissances et des vérités partagées sans prétendre que notre représentation du monde possède une valeur universelle.
L’absolutiste part de ce qu’il considère comme la vérité et évalue les autres à partir de cette référence. Le perspectiviste part de la différence et cherche à découvrir ce qu’elle peut lui apprendre.
Le jugement esthétique et le jugement de connaissance
On retrouve dans le jugement esthétique une tendance comparable à celle qui existe dans le jugement de connaissance : nous avons tendance à universaliser notre propre point de vue.
Le philosophe Emmanuel Kant avait déjà remarqué, dans sa Critique de la faculté de juger, que lorsque nous trouvons quelque chose beau, nous avons tendance à considérer que cette beauté devrait être reconnue par tous, alors même que notre jugement repose sur un sentiment subjectif.
Il existe cependant une différence importante entre ces deux jugements.
Dans le jugement esthétique, le désaccord provoque surtout de l’étonnement. Nous sommes surpris que quelqu’un ne trouve pas beau ce que nous trouvons magnifique. Mais nous pouvons admettre qu’il possède une sensibilité différente de la nôtre.
Dans le jugement de connaissance, lorsque nous considérons notre représentation du monde comme une vérité absolue, le désaccord prend une autre dimension. Celui qui ne partage pas notre conviction ne possède plus simplement un autre point de vue : il se trompe. Nous pouvons alors être tentés de le considérer comme ignorant ou même comme un idiot.
Dans les deux cas, nous avons tendance à universaliser notre propre jugement. Mais dans le second, cette prétention à l’universalité peut conduire à transformer une différence de point de vue en une hiérarchie entre les individus.
*Absolutisme épistémologique
Le terme « absolutisme » vient du latin absolutus, qui signifie « détaché » ou « indépendant ». L’épistémologie est la branche de la philosophie qui étudie la connaissance, ses fondements et ses limites.
L’absolutisme épistémologique est une conception philosophique selon laquelle il existe une vérité absolue, indépendante des différents points de vue. Cette vérité serait accessible à l’être humain par la connaissance et la raison. Il serait ainsi possible d’appréhender la réalité telle qu’elle est, indépendamment de nos perceptions, de nos représentations et de nos interprétations.
