Les ropalocères ou rhopalocères
Les ropalocères sont les papillons que l’on connaît le mieux, ceux que l’on observe dans les jardins, les prairies ou au bord des chemins lorsque le soleil brille. On les appelle couramment les papillons de jour parce que leur activité dépend en grande partie de la chaleur et de la lumière. Leur vol accompagne souvent les belles heures de la journée, lorsqu’ils recherchent du nectar ou un partenaire.
Comme le dit l’étymologie de leur nom (du grec ancien rhopalon, « massue », et keras, « corne » ou ici « antenne »), le trait distinctif qui les unit est la forme des antennes. Chez les ropalocères, elles se terminent presque toujours par un renflement en forme de petite massue. Ce détail, visible à l’œil nu, permet très souvent de les distinguer rapidement des autres papillons. Un autre caractère physique les sépare de la majorité des autres lépidoptères : ils ne possèdent pas de frein alaire. La coordination de leurs quatre ailes durant le vol repose uniquement sur le recouvrement naturel des surfaces membraneuses.



Leur posture au repos constitue un autre indice fréquent. Beaucoup d’espèces tiennent leurs ailes redressées au-dessus du corps, comme deux pages d’un livre que l’on referme. Cette position met parfois en évidence le revers des ailes, souvent plus terne ou au contraire décoré de façon étonnante pour se camoufler. Lors de la métamorphose, la nymphe des ropalocères, appelée chrysalide, reste nue. Elle ne s’abrite pas dans un cocon de soie mais se fixe directement à un support végétal par de petits crochets ou une ceinture de soie.
Les ropalocères présentent également, de manière générale, des couleurs franches et contrastées. Ces teintes peuvent servir à la reconnaissance entre individus d’une même espèce, à l’intimidation des prédateurs ou à l’imitation d’espèces toxiques. Certaines espèces restent néanmoins très discrètes, ce qui rappelle qu’il existe toujours des exceptions à la règle.
Parmi les grandes familles que l’on rencontre dans ce groupe figurent les Papilionidae, qui comptent des espèces de grande taille souvent munies de queues aux ailes postérieures, les Pieridae, fréquemment blancs ou jaunes et très visibles dans les espaces ouverts, ainsi que les Nymphalidae, une famille extrêmement riche qui comprend bon nombre de papillons spectaculaires.
Les hétérocères
Face aux ropalocères, les hétérocères (du grec ancien hetero, « différent », et keras, « antenne ») regroupent la grande majorité des espèces de lépidoptères. On les associe spontanément à la nuit, car beaucoup d’entre eux sont attirés par les lumières artificielles. Pourtant, ce raccourci est imparfait : un nombre important d’espèces dites « nocturnes » volent également en plein jour, parfois avec des couleurs éclatantes. On les appelle alors « hétérocères diurnes », expression que l’on pourrait traduire par « papillons de nuit qui vivent le jour ».
La diversité de leurs antennes est remarquable : elles peuvent être fines comme un fil, dentées comme un peigne ou largement plumeuses. Chez de nombreux mâles, cette surface développée améliore la perception des phéromones émises par les femelles, parfois à des distances considérables. Sur le plan anatomique, la plupart des hétérocères disposent d’un système de couplage mécanique des ailes, composé d’une soie rigide appelée frein et d’un crochet de réception nommé rétinacle.



La posture au repos diffère souvent de celle des papillons de jour. Beaucoup gardent les ailes ouvertes et plaquées contre le support, tandis que d’autres les disposent en forme de toit au-dessus du corps. Cette position, associée à des motifs fréquemment marbrés ou mimétiques, contribue à leur camouflage sur l’écorce, les feuilles ou le sol. Contrairement aux ropalocères, de nombreux hétérocères protègent leur chrysalide grâce à un cocon de soie tissé avant la nymphose ou choisissent de s’enterrer dans la terre.
Les hétérocères présentent une variété extraordinaire de tailles et de formes. Certains sont minuscules et passent presque inaperçus, tandis que d’autres comptent parmi les plus grands insectes d’Europe. On peut citer les Saturniidae, célèbres pour leurs espèces géantes ornées d’ocelles impressionnants, les Sphingidae, dotés d’un vol rapide et puissant qui rappelle celui des oiseaux, ou encore les Erebidae, qui rassemblent une multitude d’espèces aux stratégies écologiques très variées.
Les zygènes (famille des Zygaenidae) représentent un cas particulier dans l’étude des lépidoptères. Bien qu’ils soient classés parmi les hétérocères, ils possèdent souvent des antennes en forme de massue, caractéristique typique des ropalocères. Cette singularité illustre que la distinction classique entre « papillons de jour » (ropalocères) et « papillons de nuit » (hétérocères) ne reflète pas toujours fidèlement la réalité biologique. Elle rappelle que certains traits visibles, comme la forme des antennes, peuvent être convergents ou exceptionnels, et qu’il est préférable de se baser sur un ensemble de caractères anatomiques et génétiques pour classer les espèces.
Des catégories utiles pour observer… mais pas pour comprendre l’évolution
La distinction entre ropalocères et hétérocères introduite par des naturalistes comme Linné et Boisduval rend de grands services pour décrire ce que l’on voit sur le terrain. Elle fournit des repères simples, immédiatement accessibles au public, et permet de s’orienter rapidement parmi la multitude des espèces.
Cependant, lorsque l’on cherche à comprendre les liens de parenté et l’histoire évolutive, les choses deviennent plus subtiles et cette distinction ne rend pas compte de la réalité. Grâce aux avancées technologiques, les scientifiques ont donc abandonné ce type de classement et utilisent aujourd’hui d’autres techniques, comme la phylogénétique. Ils cherchent désormais à former de véritables groupes naturels, c’est-à-dire des ensembles d’espèces qui partagent un ancêtre commun et des caractères hérités de cet ancêtre. Sous cet angle, les ropalocères illustrent bien ce concept : les études modernes, notamment génétiques, montrent qu’ils possèdent des innovations communes, comme les antennes terminées en massue, et forment ainsi une branche identifiable de l’arbre du vivant.
On peut comparer la distinction entre hétérocères et ropalocères à une bibliothèque : les ropalocères correspondraient au rayon des dictionnaires, bien identifié et cohérent, rassemblant des ouvrages liés par leur contenu et leur auteur. Les hétérocères, en revanche, formeraient le rayon « tout ce qui n’est pas un dictionnaire », où l’on mélangerait romans, essais, bandes dessinées et recueils de poésie. Cette comparaison illustre bien pourquoi ce regroupement est pratique pour observer et décrire, mais ne reflète pas les véritables liens de parenté entre espèces.
La situation est très différente pour les hétérocères. Ce terme désigne en réalité un regroupement pratique, mais qui ne repose pas sur une parenté exclusive. On y place les espèces qui ne possèdent pas les caractères typiques des ropalocères. Autrement dit, il s’agit surtout du groupe des « autres », ce qui explique l’extraordinaire diversité que l’on y rencontre. L’histoire de l’évolution montre d’ailleurs que les papillons sont apparus initialement sous la forme d’hétérocères nocturnes. Les ropalocères ne représentent qu’une lignée spécifique qui s’est adaptée secondairement à la vie diurne.
L’histoire de l’évolution montre d’ailleurs que les papillons sont apparus initialement sous la forme d’hétérocères nocturnes. Les ropalocères ne représentent qu’une lignée spécifique qui s’est adaptée secondairement à la vie diurne.
Cette manière de classer permet aussi de comprendre pourquoi certaines espèces rangées parmi les hétérocères peuvent voler en plein jour ou présenter des couleurs éclatantes. Elles appartiennent à des lignées qui ont suivi leur propre trajectoire évolutive et ne sont pas plus proches les unes des autres qu’elles ne le sont parfois des papillons dits de jour.
La phylogénétique moderne
La classification moderne cherche avant tout à reconstituer l’histoire des parentés. Le but n’est plus seulement de ranger les espèces qui se ressemblent, mais d’identifier celles qui descendent d’ancêtres communs. On parle alors de phylogénie, c’est-à-dire de l’arbre généalogique du vivant.
Pour établir ces relations, les chercheurs croisent plusieurs types d’informations. Les caractères morphologiques restent importants : la structure des ailes, la nervation, les pièces buccales, les organes reproducteurs ou encore la forme des antennes apportent des indices précieux. Les stades immatures comptent aussi beaucoup. Les chenilles, les chrysalides et leurs comportements fournissent parfois des éléments plus fiables que l’apparence des adultes.

Depuis quelques décennies, la génétique a profondément transformé le travail. En comparant des portions d’ADN, on mesure les degrés de proximité entre espèces. Lorsque plusieurs méthodes aboutissent aux mêmes regroupements, on obtient des hypothèses solides sur les branches de l’arbre évolutif.
Cette approche a conduit à revoir de nombreuses idées anciennes. Des papillons qui semblaient proches parce qu’ils avaient des couleurs comparables se révèlent parfois éloignés, tandis que d’autres, très différents en apparence, appartiennent en réalité à la même lignée.
Aujourd’hui, les scientifiques privilégient donc des groupes qui correspondent à de véritables branches évolutives. Chaque nom de famille ou de super-famille doit, en principe, rassembler un ancêtre commun et l’ensemble de ses descendants. Cette manière de faire demande des révisions régulières, car chaque nouvelle étude peut affiner ou modifier la position de certaines espèces.
