Et les punaises, elles servent à quoi ?

En ce début d’automne, on peut voir qu’un grand nombre de punaises essaient de rentrer dans les maisons. Lors des visites que j’organise au Jardin des oiseaux, plusieurs personnes m’ont interrogé sur leur utilité. Je voulais ici essayer de répondre à cette question que j’entends très souvent au sujet de nombreuses espèces.

Il faut d’abord dire que cette question se pose le plus souvent pour des espèces que nous n’aimons pas et rarement pour celles que nous admirons. Les gens qui aiment les oiseaux ou les chiens , par exemple, ne se poseront jamais cette question et verront d’un très mauvais œil celui qui ose le faire.

Rhaphigaster nebulosa (punaise nébuleuse )
Rhaphigaster nebulosa (punaise nébuleuse )

Sous cette question en apparence simple, on devine une autre question bien plus complexe qui peut être résumée ainsi :

Pourquoi une espèce que je n’aime pas et qui me dérange dans ma vie de tous les jours existe-t-elle ? Ou, dit autrement, quelle peut être l’utilité d’une espèce qui ne me sert à rien ?

Sous cette question qui semblait au départ être le fruit de la curiosité se cache en réalité un questionnement moral qui remet en cause la légitimité même de l’existence de certaines espèces.

Or, cette question repose sur un présupposé profondément anthropocentrique : celui selon lequel les autres êtres vivants devraient non seulement nous être utiles, mais en plus ne devraient pas nous déranger.

Bizarrement, cette interrogation est toujours à destination d’autres espèces et jamais à l’intention des humains, auxquels nous reconnaissons le droit d’exister sans avoir jamais démontré une quelconque utilité.

Le ferait-on d’ailleurs que la « nuisibilité » de notre espèce nous sauterait au visage et qu’on éviterait d’aller plus loin dans cette vaine question.

Pourquoi une espèce devrait-elle être utile ?

Demander quelle est l’utilité d’une espèce peut avoir un intérêt scientifique. Mais considérer qu’elle doit nécessairement être utile pour justifier son existence n’a aucun sens. Les espèces ne sont pas apparues dans un but précis. Elles sont le résultat de millions d’années d’évolution et aucune d’entre elles n’existe pour servir à quelque chose.

Demander à quoi sert une punaise revient donc à supposer que son existence devrait répondre à une finalité. Mais la nature ne poursuit aucun objectif et l’évolution ne cherche pas à produire des espèces utiles. Les êtres vivants apparaissent, évoluent et disparaissent sans qu’aucune intention ne préside à leur existence.

La véritable question n’est donc pas de savoir à quoi sert une punaise, mais pourquoi nous considérons qu’elle devrait nécessairement servir à quelque chose.

Le narcissisme d’espèce

La réponse se trouve peut-être dans ce que j’appelle le « narcissisme d’espèce ». Chaque espèce perçoit le monde à travers ses propres capacités biologiques, ses besoins et ses interactions avec son environnement. Elle possède ainsi une vision du monde qui lui est propre.

Ce narcissisme d’espèce est une disposition intrinsèque au vivant. Il ne résulte ni d’un choix ni d’une volonté consciente. Chaque espèce se comporte comme si le monde était organisé autour de ses propres besoins, sans nécessairement avoir conscience de cette situation.

Chez les humains, ce narcissisme prend une dimension particulière. Notre intelligence, notre langage et notre culture viennent étayer ce narcissisme d’espèce et le renforcer. Ils peuvent nous conduire à considérer notre propre vision du monde comme une vérité universelle. Nous avons ainsi tendance à juger les autres espèces à partir de nos seuls besoins et de nos propres intérêts, sans prendre en considération leur manière de percevoir et de vivre le monde.

C’est ainsi que nous en arrivons à nous demander à quoi servent les punaises, comme si leur existence devait nécessairement avoir une utilité pour nous.

Nous ne nous contentons donc pas de percevoir le monde à travers notre propre perspective biologique. Nous sommes également capables de construire des raisonnements pour justifier cette perspective et lui donner une valeur universelle.

Mais notre intelligence, notre culture et notre connaissance du vivant peuvent aussi nous permettre de prendre du recul sur ce narcissisme d’espèce et de reconnaître la légitimité des autres perspectives.

Une question qui en dit plus sur nous que sur les punaises

C’est précisément ce narcissisme d’espèce qui nous conduit à nous demander à quoi servent les autres êtres vivants. En considérant notre propre vision du monde comme la seule valable, nous finissons par croire que les autres espèces doivent nécessairement avoir une utilité pour nous.

Nous oublions ainsi que chaque espèce possède sa propre manière d’exister et de percevoir le monde, indépendamment de la place que nous lui accordons.

La question « À quoi servent les punaises ? » nous renseigne donc finalement beaucoup moins sur les punaises que sur notre propre manière très narcissique de considérer les autres êtres vivants.

Nous pourrions bien sûr chercher à démontrer que les punaises sont utiles en expliquant qu’elles nourrissent certains oiseaux, que certaines espèces sont prédatrices d’autres insectes ou qu’elles participent aux équilibres écologiques. Mais ce serait encore une fois chercher à justifier leur existence par les services qu’elles rendent.

Or, l’essence même d’une punaise n’est pas d’être utile à qui que ce soit. Elle n’existe pas pour répondre aux besoins des autres espèces. Les relations qu’elle entretient avec les autres êtres vivants sont des conséquences de son existence et non sa raison d’être.

La seule chose que nous pouvons dire pour clore ce chapitre, c’est que « les espèces sont parce qu’elles sont » et que nous devons apprendre à les voir pour ce qu’elles sont et non pour le plaisir ou le déplaisir qu’elles nous procurent.

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