Doute sur la descendance

L’inquiétude masculine : un héritage archaïque

Ce doute est très fréquent chez les mâles humains. Nombreux sont ceux qui se posent la question : sont-ils les véritables pères de l’enfant ou des enfants qui viennent de naître ? Certains mènent de véritables enquêtes pour s’assurer qu’ils sont bien les géniteurs et que le nouveau-né portera bien leurs gènes. Une blague connue veut faire du facteur, du collègue de bureau ou du plombier le véritable père, et l’on se moque bien volontiers de l’homme qui ne parvient pas à cacher son inquiétude.

Semi apollon femelle (Parnassius mnemosyne) qui porte un sphragis
Semi apollon (Parnassius mnemosyne) qui porte un sphragis Domaine public

La survie par le gène

Car l’angoisse de la mort* tenaille les êtres vivants et la reproduction est l’un des moyens qui permettent de l’atténuer. Pour un homme, avoir une descendance, c’est aussi avoir la certitude symbolique que ses gènes (et donc une partie de lui-même) survivront après sa mort. Avoir, en revanche, un enfant qui transporterait les gènes d’un autre homme reviendrait à mourir beaucoup plus tôt.

On ne rencontre pas cette peur chez les femmes, car elles ont l’assurance que l’enfant qu’elles portent sera bien le leur. Au pire peuvent-elles douter du père, mais pas d’elles-mêmes. L’enfant qui sort de leur corps est assurément le leur et ne peut venir de nulle part ailleurs. Pour les hommes, en revanche, le doute est toujours présent et la confiance envers leur partenaire n’est jamais entière. Mais cette peur archaïque est présente partout et on la rencontre chez de nombreuses espèces qui ont mis en place des stratégies variées pour tenter de régler ce problème.

Ceintures de chasteté et bouchons de copulation

L’Accenteur alpin, par exemple, va tapoter le cloaque de la femelle avec son bec pour tenter d’en extraire tout le sperme des autres mâles avant de s’accoupler. Chez les lépidoptères, la solution est plus radicale et rappelle, par certains côtés, la ceinture de chasteté qui était employée par les humains au Moyen Âge pour empêcher les relations sexuelles. En plein cœur de la chrétienté, on ne plaisantait pas avec les pulsions qui, en dehors de la procréation, étaient considérées comme des choses sales et interdites.

Le papillon Apollon, par exemple, va jusqu’à colmater les parties génitales de la femelle pendant l’accouplement avec une substance collante qu’il sécrète. Le bouchon ainsi formé, qui peut être volumineux, est appelé sphragis. Les bourdons terrestres mâles pratiquent également ce genre de blocage par le biais d’un bouchon de copulation. L’acte sexuel, ici, dure beaucoup plus longtemps que chez leur cousine, l’abeille : 2 secondes chez ces dernières, contre 40 minutes pour les bourdons. La plus grande partie du sperme est pourtant transférée dès les premières minutes, mais une deuxième étape commence juste après, pendant laquelle le bourdon transfère dans les parties copulatrices de la femelle une substance qui provient d’une glande annexe. Cette substance, formée d’acides gras, remplit alors le sexe de la femelle et forme ce qu’on appelle un bouchon de copulation. Celui-ci a au moins deux fonctions : il empêche que le sperme ne ressorte, mais il rend surtout impossible toute copulation de la femelle avec un autre bourdon.

Du sacrifice ultime à la guerre chimique

Une autre variante plus radicale, mais tout aussi efficace, existe chez certaines fourmis. Le mâle Diacamma, par exemple, se laisse couper en deux par la femelle juste après l’accouplement. La moitié de son corps reste ainsi plantée dans la partie génitale de sa partenaire, formant un bouchon qui rend impossible toute autre copulation. On voit là que l’angoisse de ne pas être le géniteur est telle que le mâle préfère mourir pour s’assurer que les petits seront bien de lui.

Mais cette angoisse est parfois ancrée non plus dans « l’esprit », mais à même le corps. Des scientifiques ont en effet découvert chez d’autres fourmis (Atta columbica et Atta echinatior) que la compétition se poursuivait au niveau des spermatozoïdes eux-mêmes. Lors de l’accouplement, le sperme est accompagné de sécrétions qui augmentent la survie des spermatozoïdes du mâle qui s’accouple, mais qui réduisent la survie des spermatozoïdes des mâles qui viendront après lui.

Le cannibalisme sexuel

Mais il ne faut pas pour autant t s’imaginer que les femelles sont toujours victimes des mâles. Le monde animal nous rappelle sans cesse que la violence est également partagée entre les sexes et que si, dans certains cas, les femelles sont parfois les victimes des mâles, les mâles sont aussi très fréquemment les victimes des femelles. On ne compte plus le nombre de femelles qui dévorent leur mâle juste après l’accouplement. Tout le monde connaît la célèbre mante religieuse qui commence à dévorer la tête du mâle pendant l’acte lui-même et qui finit de la manger juste après.

Mante religieuse
Mante religieuse

On connaît aussi la célèbre araignée « veuve noire » qui porte bien son nom et qui croque parfois les mâles pendant ou après l’accouplement. Ce comportement est  très fréquent dans l’univers des arachnides. Certains mâles ont trouvé des parades : ils recherchent de préférence des femelles « grassouillettes » qui viennent de manger. D’autres ont trouvé des solutions encore plus étonnantes pour échapper au cannibalisme. Le mâle de l’espèce Philoponella prominens, par exemple, se catapulte très loin de la femelle juste après l’accouplement. Les scientifiques ont noté que les mâles qui parvenaient à se catapulter (parfois à une vitesse de 88 cm/s) avaient la vie sauve, alors que les autres finissaient dans l’estomac de la femelle.

En général, ces repas post-coitum ont pour fonction d’apporter une quantité de protéines suffisante aux femelles. Le géniteur ayant délivré sa semence, il n’est plus utile mécaniquement et peut donc être consommé comme ressource nutritive pour la future génération.

*Je parle ici d’angoisse de la mort pour que tout le monde comprenne, mais je pense pour ma part que ce que nous nommons « angoisse de la mort » est en réalité l’angoisse de ne plus pouvoir obéir à l’injonction majeure de la nature qui hurle à nos oreilles : « vous devez tout faire pour vivre le plus longtemps possible ».

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