Voir ou projeter ?

Une des caractéristiques des humains est qu’ils ne voient jamais l’objet lui-même, mais toujours ce qu’ils projettent sur cet objet. Comme diraient les philosophes*, ils ne voient pas la « chose en soi », mais la représentation qu’ils s’en créent. Représentation qui est toujours une vision déformée — une peinture plus ou moins réussie — par l’affect plein de subjectivité de la personne qui regarde. Quand quelqu’un dit par exemple : « Les chats sont de « méchants » prédateurs qui tuent tous les petits oiseaux », il nous parle en réalité plus de lui-même que du chat.

Le  "méchant" chat .
Le gros « méchant » chat

En grattant un peu, on s’aperçoit très vite qu’il s’est identifié au « pauvre petit oiseau gentil » et qu’il a diabolisé le « gros méchant chat », qu’il associe sûrement dans son inconscient à des personnes de son entourage qu’il considère comme « méchantes », voire à une partie de lui qu’il rejette (par exemple sa propre agressivité).

Parce que si l’on s’intéresse vraiment aux animaux et qu’on essaye de les voir juste pour ce qu’ils sont, on comprend très vite que « la gentille mésange » tue et mange autant, voire beaucoup plus de chenilles et de vers de terre que le chat ne tue d’oiseaux ou de souris. Elle peut avoir des comportements tout aussi « cruels », en apparence, que ceux que l’on rencontre parfois chez le chat.

Or, je n’ai jamais entendu quelqu’un se plaindre des dégâts occasionnés par les mésanges sur les colonies de chenilles au printemps. Jamais entendu non plus personne critiquer les passereaux qui déciment les populations de vers de terre, alors que je ne peux pas poster la photo d’un chat sans recevoir des courriels très violents m’expliquant que je suis inconscient de mettre en avant ces « terribles prédateurs ».

La raison ? Toujours la projection. L’humain passe tout à l’animal auquel il s’identifie . Il l’idéalise au point qu’on a parfois du mal à le reconnaître dans la description qui en est faite. À l’inverse, il diabolisera à l’excès l’animal auquel il ne peut pas s’identifier et se servira de lui pour y projeter ses fantasmes.

On comprend bien que, dans ces conditions, les pauvres animaux ne seront jamais vus pour ce qu’ils sont réellement, et que la mésange comme le chat seront aimés ou détestés pour de mauvaises raisons. Aimer une mésange parce qu’on s’identifie à elle n’est pas aimer. On s’aime juste à travers elle. Détester un chat parce qu’on projette sur lui toutes nos frustrations n’est pas vraiment le détester. On se sert seulement de lui pour déverser l’agressivité et les frustrations que nous avons accumulées ailleurs.

Voir vraiment les animaux n’est donc pas cela. Aimer les animaux n’est pas les vider de leur substance pour les remplir de notre propre farce psychique. L’escargot qui bave, l’araignée pleine de poils ou la punaise qui « pue » auront donc peu de chance d’être protégés, compris, défendus et vus par le plus grand nombre pour ce qu’ils sont réellement.

Seul moyen pour y parvenir : faire cesser nos projections en abaissant notre narcissisme le temps de la pensée. Mais la chose est plus facile à dire qu’à faire et nécessite une importante remise en question. Le premier travail pour y parvenir sera de reconnaître que lorsque nous regardons, nous ne voyons pas, mais nous projetons. Que nous ne voyons pas le réel, mais que nous le peignons (avec plus ou moins de talent).

Mais cela est une autre histoire dont je vous parlerai sûrement un autre jour. 😉

* Note sur la « chose en soi » : Ce concept a été développé par Emmanuel Kant dans la Critique de la raison pure. Kant y distingue le noumène (la réalité telle qu’elle est, que notre sensibilité ne peut atteindre) du phénomène (ce qui se manifeste à nos sens et à notre conscience). Arthur Schopenhauer reprend ce thème dans Le Monde comme volonté et représentation. Il montre qu’il est impossible de voir la chose en soi et que l’on ne peut voir que la représentation que nous nous en faisons grâce à nos yeux et nos sens. Une photo d’objet n’est pas l’objet lui-même. Un objet vu par nos yeux (nos optiques) n’est pas plus la chose qu’une photographie.

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