Anthropocène

Un mot qui est hélas tristement d’actualité, mais qui va certainement prendre de plus en plus de sens dans les années à venir

Anthropocène :  

Du grec anthropos (humain) et kainos (nouveau), que l’on pourrait traduire par « l’ère nouvelle de l’être humain ». Le terme désigne une nouvelle période géologique durant laquelle l’activité humaine devient la principale contrainte exercée sur la Terre, dépassant de loin toutes les autres forces géologiques naturelles habituelles.

Anthropocène – 1945-2026

Ce concept a été popularisé par le météorologue Paul Joseph Crutzen dans les années 2000, bien qu’il ait été forgé peu avant par le biologiste Eugene Stoermer. Pour ce dernier, l’Anthropocène débute dès la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle. Il considérait que l’impact humain entraînait désormais des bouleversements comparables aux grandes forces géophysiques, comme le volcanisme ou la tectonique des plaques.

Cette influence humaine ne se limite pas aux changements climatiques ; elle s’inscrit physiquement dans la géologie même de la planète. L’Anthropocène se lit déjà dans les couches de la Terre : les géologues du futur y découvriront ces sédiments* d’un genre nouveau comme le plastique, le béton, l’aluminium pur ou les retombées radioactives des essais nucléaires. Ces éléments constituent une strate artificielle qui marquera durablement l’histoire de la Terre, bien après que nos sociétés auront disparu.

Si Stoermer plaçait le début de cette ère à la révolution industrielle, beaucoup de chercheurs identifient une accélération fulgurante à partir de 1945. C’est ce qu’on appelle la « Grande Accélération » : en moins d’un siècle, la consommation d’énergie, l’usage de l’eau, la production de plastique et l’effondrement de la biodiversité ont suivi une courbe exponentielle. À ce stade, l’influence humaine n’est plus comme auparavant une simple pression sur l’environnement, elle est devenue une force de rupture massive qui bouleverse les cycles naturels de la planète.

L’un des marqueurs les plus tragiques de l’Anthropocène est ce que les biologistes nomment la « Sixième Extinction de masse ». Contrairement aux cinq précédentes (causées par des volcans ou des météorites), celle-ci est la seule provoquée par une espèce vivante au détriment de toutes les autres. L’humain ne se contente plus d’habiter le monde, il en redessine brutalement l’inventaire biologique, souvent par omission ou par indifférence.

la « Grande Accélération ».

Pour Stoermer, l’Anthropocène succède dans l’échelle des temps géologiques à l’Holocène, qui a débuté il y a 12 000 ans. En créant cette nouvelle ère, il voulait avant tout mettre l’accent sur l’influence très négative, voire mortifère, des humains sur la planète. On pense bien sûr à la pollution atmosphérique et chimique, mais aussi aux innombrables rejets de toutes sortes générés par l’industrialisation et le système de surconsommation qui polluent à une vitesse extrêmement rapide la terre, la mer, le ciel et maintenant l’espace.On peut aussi y ajouter les guerres qui tuent d’autres humains et modifient définitivement  des paysages, mais qui exterminent aussi toute une faune qui vivait sur ces territoires .

Quand on voit les photos terrifiantes de Gaza, d’Ukraine ou de n’importe quel endroit bombardé de manière intensive, on pense bien sûr  à tous les humains qui ont péri.  Mais on pense également à tous les autres animaux qui vivaient là paisiblement (sur terre ou sous terre) et qui ont, eux  aussi, été décimés parce que des membres de l’espèce humaine, aveuglés par leur haine, sont prêts à tout détruire.

Les scientifiques (notamment l’Union internationale des sciences géologiques) ne reconnaissent pas cette nouvelle ère.  Selon eux elle ne coche pas toutes les cases nécessaires qui permettent de  nommer une nouvelle ère.    

Je n’entrerai pas dans ce débat,  mais la création de ce mot a un grand avantage : celui de nous obliger  à nous poser la question de notre responsabilité vis-à-vis de la pollution et des dégradations très importantes que les sociétés les plus riches causent à la planète.

Anthropocène ou Capitalocène ?

C’est ici qu’une nuance sémantique et politique majeure apparaît. Si le terme Anthropocène pointe « l’humain » comme espèce biologique globale, certains penseurs privilégient aujourd’hui le terme de Capitalocène.

L’universitaire suédois Andreas Malm est le créateur  de ce concept . Son analyse est indissociable de son engagement politique à l’extrême gauche : pour lui, l’écologie est un champ de bataille idéologique. Malm critique l’Anthropocène qu’il juge trop « apolitique » et rejette l’idée d’une responsabilité partagée par l’ensemble de l’humanité.

Andreas Malm donne une conférence au Code Rood Action Camp 2018
Andreas Malm donne une conférence au Code Rood Action Camp 2018

Dans ses travaux, il soutient que la transition vers les énergies fossiles a été historiquement imposée par une élite capitaliste pour mieux contrôler la main-d’œuvre et maximiser les profits. En nommant cette ère « Capitalocène », Malm assume une vision révolutionnaire : il désigne le capitalisme comme un moteur intrinsèquement destructeur qu’il faut, selon lui, démanteler pour sauver la planète.

La vision du système extérieur

Pour les tenants de ce concept, souvent issus d’une analyse marxiste, ce n’est pas « l’Homme » en tant qu’animal qui est responsable, mais le système capitaliste. Selon cette vision, nous serions « dirigés » par une structure économique basée sur l’accumulation et la croissance infinie, une machine qui imposerait sa propre logique aux individus.

Le système est une création humaine

Cependant, on peut aussi porter un regard plus direct sur cette réalité. Je ne crois pas, pour ma part, que les humains soient dirigés par un système qui leur serait extérieur. Le système n’est pas une puissance abstraite tombée du ciel ; il est une création humaine, nourrie et maintenue par nous-mêmes.

Se dire « dirigé » par le système est une manière de se déresponsabiliser totalement de nos agissements. En réalité, ce que nous appelons « le système » est le reflet de nos choix collectifs, dont les sociétés les plus riches bénéficient chaque jour. Nos smartphones, nos ordinateurs, nos voitures et nos maisons très confortables et bien isolés en sont les témoins permanents.

C’est, me semble-t-il, en acceptant que le problème vienne des humains — et non d’une structure dont nous serions les victimes passives — que nous réussirons à agir. Si l’on se convainc que nous n’y sommes pour rien, alors il n’y a plus rien à faire. En assumant que nous sommes les créateurs de ce modèle, nous retrouvons notre pouvoir d’action : ce que l’humain a bâti, l’humain peut le transformer.

Mais l’Anthropocène a visiblement beaucoup inspiré les penseurs de tous bords, puisqu’on a pu voir naître le Socialocène, le Communistocène, le Technocène, l’Industrialocène, l’Occidentalocène, le Poubellocène, le Plasticocène, le Phronocène, le Consumocène, l’Urbanocène ou encore l’Oligarcocène.

Certains chercheurs poussent l’analyse plus loin en proposant des termes plus ciblés, comme le Plantationocène (Donna Haraway et Anna Tsing) pour désigner l’impact des monocultures forcées, le Pyrocène (Stephen Pyne) pour notre ère de combustion massive, le Thanatocène (Jean-Baptiste Fressoz) pour souligner l’empreinte de la destruction et des guerres, ou encore le Phagocène (Christophe Bonneuil) pour décrire cette époque où l’humain « consomme » littéralement la Terre, etc.

Je terminerai cette liste par l’Agnotocène. Ce terme, dérivé de l’agnotologie (l’étude de la production culturelle de l’ignorance), désigne une ère où l’on fabrique délibérément du doute et de l’aveuglement. Que ce soit par le lobbying industriel ou la désinformation, l’Agnotocène est ce qui nous empêche de voir que le système est notre propre création. En nous maintenant dans une forme d’ignorance orchestrée sur les conséquences de nos modes de vie, il entretient ce sentiment d’impuissance et de déresponsabilisation dont nous devons aujourd’hui sortir.

*ces sédiments sont appelés des « technofossiles »,

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