La Centranthe rouge et les papillons

La Centranthe rouge, souvent appelée à tort la  valériane rouge, entretient une relation privilégiée avec les papillons en raison de l’anatomie unique de sa fleur et de la qualité de son nectar. Cette plante dissimule sa ressource nutritive au fond d’un éperon particulièrement étroit. Cette configuration morphologique favorise les insectes dotés d’une longue trompe et limite l’accès à de nombreux insectes à langue courte, comme les syrphes ou de nombreuses petites mouches, qui peinent à atteindre le nectar. Les papillons disposent au contraire d’une trompe longue et fine qui leur permet de s’infiltrer sans difficulté dans ces cavités exiguës.

Machaon (Machao machao) qui butine une Centranthe rouge
Machaon (Machao machao) mâle qui butine une Centranthe rouge

La présence d’une cloison interne au sein de l’éperon sépare la structure en deux compartiments distincts. Cette barrière anatomique n’apporte aucun avantage au lépidoptère, qui peut glisser sa langue d’un côté ou de l’autre de manière indifférente. Tout l’intérêt de cette structure revient à la plante. L’éperon étant large par rapport à la finesse de la trompe, l’insecte pourrait vider le nectar sans jamais toucher les organes reproducteurs si le tube était vide. La cloison interne réduit l’espace disponible et agit comme un rail de guidage. Elle impose une contrainte physique et oblige la trompe à se plaquer contre la paroi lors de sa descente. Lors de cette insertion, l’insecte frôle inévitablement le style et le stigmate de la fleur, ce qui garantit la pollinisation croisée.

La qualité du nectar

L’attrait de cette plante repose également sur la qualité de son nectar. La Centranthe rouge produit un suc de haute qualité, caractérisé par une forte concentration en glucides comme le saccharose, le fructose et le glucose. Ces sucres fournissent une énergie immédiate et indispensable pour soutenir le vol actif des lépidoptères. Ce liquide recèle également des acides aminés essentiels, des lipides et des minéraux qui participent à la longévité des adultes et favorisent la maturation de leurs œufs.

Schéma en coupe de la centranthe rouge (Illustration IA)
Schéma en coupe de la centranthe rouge (Illustration IA)

La plante sécrète cette nourriture de manière généreuse et continue sur une très longue période, du printemps jusqu’aux premières gelées de l’automne. De plus, la morphologie étroite de la corolle protège le liquide contre l’évaporation, ce qui maintient une texture fluide idéale pour la succion, tout en mettant cette source d’énergie à l’abri des intempéries et de la concurrence. Les papillons plébiscitent donc cette plante qui leur offre une ressource exclusive et durable.

Quels papillons fréquentent la Centranthe rouge ?

Grâce à son nectar abondant et profondément dissimulé au fond de son éperon floral, la Centranthe rouge attire de nombreux lépidoptères. Parmi les papillons de jour les plus fréquents figurent notamment le Vulcain (Vanessa atalanta), la Belle-Dame (Vanessa cardui), le Souci (Colias crocea), le Flambé (Hiphiclides podalirius), la Petite Tortue (Aglais urticae), le Machaon (Papilio machaon), la Sylvaine ainsi que plusieurs piérides, comme le Citron (Gonepteryx rhamni), la Piéride du chou (Pieris brassicae), diverses Mélitées ou le Gazé (Aporia crataegi), dont la trompe permet d’atteindre facilement le nectar.

La Centranthe rouge attire également des hétérocères diurnes comme le Moro-sphinx (Macroglossum stellatarum) ou son « cousin », le Sphinx gazé (Hemaris fuciformis) mais aussi les zygènes comme la Zygene de la filipendule, la Zygene fausta ou la zygène du lotier.

Moro sphinx (Macroglossum stellatarum)
Moro sphinx (Macroglossum stellatarum)
Belle dame (vanessa cardui )
Souci (Colias crocea)

Il existe également une centranthe blanche qui a les mêmes qualités que la rouge et qui attire tout autant les papillons. Vous comprendrez que je ne peux que vous conseiller d’installer ces plantes au jardin. Vous verrez rapidement des papillons venir les butiner. N’oubliez pas non plus de mettre quelques plantes hôtes. On pense souvent aux plantes nectarifères pour que les adultes puissent se nourrir (épicerie), mais plus rarement à placer des plantes hôtes  pour que les femelles viennent y pondre leurs œufs (Maternité).

Flambé (Hiphiclides podalirius) qui butine une Centranthe blanche.
Flambé (Hiphiclides podalirius) qui butine une Centranthe blanche.

Je rappelle que la femelle machaon dépose ses œufs  sur le fenouil, que la petite tortue et le paon du jour ont pour unique plantes hôte l’ortie , et que le sylvain azuré, dont le dessous des ailes ressemble à une palette de peintre, pond ses œufs sur les chèvrefeuilles.

Un mode de dissémination très efficace

La centranthe rouge partage le même système de dissémination par le vent (anémochorie) que le pissenlit. Chaque fleur fécondée produit un seul fruit. Le calice, qui était discret et enroulé pendant la floraison, se transforme, au cours de la maturation du fruit, en un papus plumeux. Cette structure agit comme un parachute qui permet à la graine d’aller se fixer à plusieurs centaines de mètres du pied mère. La forme du papus peut aussi amener la graine en hauteur, et l’on peut souvent voir des pieds de centranthe pousser sur les toits des maisons ou des bâtiments.

Les papus plumeux de la Centranthe rouge
Les papus plumeux de la Centranthe rouge

Les graines de la Centranthe rouge ont la particularité de pousser très vite et de se plaire sur des sols pauvres, secs et plutôt caillouteux. Elles apprécient tout particulièrement les zones rocheuses, les falaises et les fissures dans les murs, où elles peuvent se développer sur des supports riches en minéraux.

la Centranthe rouge n’apprécie pas du tout en revanche les sols gras et humides. La présence excessive d’eau au niveau des racines provoque rapidement le dépérissement de la plante.

Pourquoi la centranthe rouge est-elle souvent appelée « valériane rouge » ?

La centranthe rouge (Centranthus ruber) est très souvent appelée « valériane rouge », bien qu’elle n’appartienne pas au genre botanique des véritables valérianes (Valeriana). Cette confusion s’explique par une longue histoire taxonomique et par certaines ressemblances entre ces plantes, notamment leurs fleurs regroupées en bouquets et leur ancienne appartenance à la famille des Valérianacées.

La centranthe rouge possède toutefois des caractéristiques bien distinctes. Sa fleur présente une corolle prolongée par un éperon nectarifère étroit et allongé, au fond duquel se trouve le nectar. Cette configuration favorise surtout les insectes munis d’un appareil buccal long et fin, comme les papillons ou certains sphinx.

Chez les véritables valérianes, la morphologie florale est différente. Les fleurs ne possèdent pas ce long éperon nectarifère caractéristique. Leur corolle, plus ouverte et moins profonde, rend le nectar accessible à un éventail plus large d’insectes pollinisateurs, notamment des abeilles, des mouches ou de petits hyménoptères. Cette différence anatomique constitue l’un des critères qui ont conduit les botanistes à distinguer clairement le genre Centranthus du genre Valeriana.

Le nom vernaculaire « valériane rouge » est pourtant resté dans l’usage populaire, probablement parce que cette plante rappelait aux observateurs les véritables valérianes par son port général et ses inflorescences abondantes. Il s’agit donc d’un nom d’usage, mais botaniquement inexact.

Étymologie

Le nom Centranthe vient du grec ancien kéntron (κέντρον), qui signifie “pointe”, “aiguillon” ou “éperon”, et ánthos (ἄνθος), qui signifie “fleur”. Il se traduit donc littéralement par “fleur à éperon”.

Cette appellation fait référence à la morphologie de la fleur, dont la corolle forme un tube prolongé terminé par un éperon nectarifère. Le nectar est ainsi placé au fond de ce tube, ce qui impose aux insectes pollinisateurs de posséder un appareil buccal adapté, comme la trompe des papillons.

Pieride du navet (Pieris napi)
Pieride du navet (Pieris napi)
Mélitée du Mélampyre (Melitaea athalia)
Mélitée du Mélampyre (Melitaea athalia)
Piéride de la rave (Pieris rapae)
Piéride de la rave (Pieris rapae)

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