Notre conception de l’intelligence
Nous considérons l’espèce humaine comme l’espèce la plus intelligente. Le problème, c’est que pour établir cette supériorité, nous utilisons des critères qui correspondent à nos propres capacités, comme le langage, le raisonnement abstrait, les mathématiques ou la technologie.
Mais une chauve-souris peut s’orienter grâce à l’écholocalisation, un oiseau migrateur peut parcourir des milliers de kilomètres pour retrouver son lieu de reproduction, une femelle papillon est capable de reconnaître sa plante hôte au milieu de centaines de fleurs et une abeille est capable de percevoir les rayonnements ultraviolets. Pourtant, nous n’utilisons jamais ces qualités pour établir une hiérarchie des intelligences.
Cette tendance existe même entre les humains. Nous considérons souvent qu’une personne douée pour les mathématiques est plus intelligente qu’une autre. Pourtant, cette aptitude ne garantit aucune compétence dans d’autres domaines.
J’ai eu un client cardiologue qui avait deux mains gauches et qui était incapable de changer une ampoule chez lui.
Le test du miroir, utilisé pour étudier la reconnaissance de soi chez les animaux, illustre lui aussi cette tendance à privilégier des critères qui nous sont favorables. Les animaux qui réussissent ce test sont souvent considérés comme plus intelligents que ceux qui échouent. Pourtant, nous avons choisi un critère fondé sur la vision et la reconnaissance de son reflet. Un animal qui ne se reconnaît pas dans un miroir n’est pourtant pas nécessairement moins intelligent qu’un autre. Il peut simplement avoir une autre manière de percevoir son environnement.
Nous choisissons ainsi les critères qui nous permettent de nous considérer comme l’espèce la plus intelligente, puis nous universalisons ce jugement en faisant de notre propre intelligence la référence pour évaluer celle des autres espèces. On comprend ici que si nous décidions demain d’évaluer notre intelligence à partir des capacités d’autres espèces, nous serions obligés de constater que nous ne sommes finalement pas si intelligents que cela.
Le frelon à pattes jaunes
Le frelon à pattes jaunes (Vespa velutina) est presque toujours présenté comme une espèce nuisible qu’il faudrait éliminer. Ce jugement repose sur les dommages qu’il peut causer à l’apiculture et sur ses effets sur certaines populations d’insectes. Pourtant, ce frelon est aussi un prédateur, une proie et une ressource alimentaire pour d’autres organismes. Il participe à des interactions écologiques qui ne se résument pas aux conséquences négatives que nous lui attribuons.
En le déclarant nuisible, nous privilégions certains intérêts et certaines espèces, puis nous universalisons ce jugement. Cette vision est ensuite relayée par les médias et reprise par une grande majorité des humains, qui finissent par la considérer comme une vérité incontestable.
Cette universalisation permet aussi de justifier son élimination et de nous déculpabiliser. On peut comprendre qu’un apiculteur souhaite protéger ses ruches et son activité économique. Mais en présentant la lutte contre le frelon comme une nécessité pour préserver la biodiversité, il peut donner à la défense de ses propres intérêts l’apparence d’une action menée pour le bien de l’ensemble du vivant. Ce mécanisme n’est pas nécessairement conscient. Prisonnier de son narcissisme d’espèce, l’apiculteur peut être sincèrement convaincu d’agir dans l’intérêt de l’ensemble du vivant.
Le frelon à pattes jaunes (Vespa velutina) est presque toujours présenté comme une espèce nuisible qu’il faudrait éliminer. Ce jugement repose sur les dommages qu’il peut causer à l’apiculture et sur ses effets sur certaines populations d’insectes. Pourtant, ce frelon est aussi un prédateur, une proie et une ressource alimentaire pour d’autres organismes. Il participe à des interactions écologiques qui ne se résument pas aux conséquences négatives que nous lui attribuons.
En le déclarant nuisible, nous privilégions certains intérêts et certaines espèces, puis nous universalisons ce jugement. Cette vision est ensuite relayée par les médias et reprise par une grande majorité des humains, qui finissent par la considérer comme une vérité incontestable.
Cette universalisation permet aussi de justifier son élimination et de nous déculpabiliser. On peut comprendre qu’un apiculteur souhaite protéger ses ruches et son activité économique. Mais en présentant la lutte contre le frelon comme une nécessité pour préserver la biodiversité, il peut donner à la défense de ses propres intérêts l’apparence d’une action menée pour le bien de l’ensemble du vivant. Ce mécanisme n’est pas nécessairement conscient. Prisonnier de son narcissisme d’espèce, l’apiculteur peut être sincèrement convaincu d’agir dans l’intérêt de l’ensemble du vivant.
On retrouve le même mécanisme chez les chasseurs. Leur narcissisme d’espèce les conduit à considérer les autres espèces comme inférieures et à penser qu’elles sont à leur service. Ils peuvent ainsi éprouver du plaisir à les tuer sans remettre en question leur droit de le faire. Mais comme ce plaisir est de moins en moins accepté par une partie de la société, ils cherchent à le dissimuler derrière une apparente mission écologique, en présentant leur activité comme une nécessité pour réguler les populations animales.
Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, déclarait en novembre 2021 sur RMC : « J’en ai rien à foutre de réguler. » Il reconnaissait par ailleurs que le plaisir de tuer faisait partie du plaisir de chasser.
Notre jugement sur les milieux naturels
Les scientifiques étudient les milieux naturels et constatent leurs transformations. Certaines espèces disparaissent, d’autres apparaissent. Ces observations ne posent aucun problème. Mais elles s’accompagnent souvent de jugements sur ce qui serait écologiquement bon ou mauvais.
Prenons l’exemple d’une prairie qui s’embroussaille progressivement. Certaines espèces liées aux milieux ouverts disparaissent et cette évolution est alors présentée comme une dégradation du milieu. Pourtant, de nouvelles espèces s’installent dans les broussailles et y trouvent des ressources et des habitats qui n’existaient pas auparavant.
Nous considérons ainsi que la disparition de certaines espèces est une mauvaise chose, sans accorder la même importance à l’apparition d’autres espèces. C’est parce que nous avons décidé à l’avance de ce que devrait être un milieu naturel que nous considérons certaines de ses transformations comme des dégradations.
Ce qui constitue une dégradation pour certaines espèces peut représenter une amélioration pour d’autres. Mais au lieu de nous limiter à constater ces transformations, nous leur attribuons une valeur à partir de nos propres critères.
Nous pourrions parfaitement dire qu’un milieu est bon ou mauvais pour nous, ou qu’il correspond ou non à ce que nous souhaitons préserver. Mais nous préférons souvent présenter nos choix comme s’ils étaient faits dans l’intérêt de l’ensemble de la nature.
En décrétant qu’un milieu est écologiquement bon ou mauvais sans préciser pour qui, nous transformons notre propre appréciation du vivant en une vérité universelle. Là encore, cette universalisation nous permet de nous déculpabiliser en nous donnant le sentiment d’agir dans l’intérêt de la nature, alors qu’en réalité nous agissons dans notre intérêt et selon notre unique point de vue.
