Ou Pourquoi la notion de beauté est gênante lorsqu’on s’intéresse aux animaux et pourquoi il vaut mieux chercher à les comprendre par-delà leur beauté ou leur laideur ?
La beauté n’existe pas dans la nature. Les formes et les couleurs des animaux, par exemple, ont toujours une nécessité biologique et une fonction. Ce que nous trouvons beau ne l’est que parce que nous projetons dessus une éthique qui est propre à l’espèce humaine.
L’esthétique est toujours le cheval de Troie d’une éthique qui est elle-même le produit d’une idéologie.
Cette idéologie se manifeste d’abord par une volonté de contrôle : si nous décrétons que l’ordre d’un jardin à la française est « beau » et qu’une forêt vierge est « en désordre », c’est parce qu’une idéologie de la maîtrise de l’humain sur la nature influence notre regard.
Mais l’esthétique peut aussi servir d’outil de validation à des modèles de sociétés. C’est souvent le cas dans les dictatures, mais cela l’est tout autant dans nos démocraties. C’est le cas, par exemple, avec l’œuvre d’Andy Warhol, qui est une glorification du système capitaliste de la surconsommation. Par ces couleurs « chimiques » et ces répétitions qui agressent l’œil de manière séduisante, Warhol facilite la pénétration du message capitaliste au plus profond de l’inconscient du spectateur.


En promettant aussi au spectateur sa minute de célébrité, il flatte son ego et l’encourage à adhérer à son esthétique prometteuse. Le cheval de Troie de l’esthétique Warholienne possède deux têtes : l’une qui s’adresse aux sens et l’autre qui s’adresse directement à la vanité. La surface séduisante de l’image pénètre le corps puis y libère sournoisement l’éthique qu’elle contient. Là, le piège esthétique joue son rôle avec une efficacité redoutable et rares sont ceux capables d’y résister.
On demanderait à un jeune ce qu’il pense de la surconsommation, il émettrait aussitôt une critique, alors qu’il s’extasiera devant l’œuvre de l’artiste qui glorifie pourtant cette même idéologie. La beauté a ici une fonction anesthésiante. En nous demandant de nous fixer sur la surface de l’objet, elle nous dispense d’en comprendre les mécanismes profonds. La beauté nous endort et nous fait célébrer un système qu’on réprouverait si l’on y réfléchissait vraiment.
Cette anesthésie fonctionne aussi par son inverse : la laideur. Le vautour, avec son cou déplumé et son allure de charognard (nécrophage), provoque souvent le dégoût. En s’arrêtant à cette « laideur » superficielle, l’humain s’anesthésie et refuse de voir l’un des maillons les plus essentiels de l’écosystème. Le jugement esthétique nous empêche de comprendre que son cou nu est une adaptation hygiénique parfaite pour éviter les infections lors du nourrissage. Là où nous voyons du « sale », le jugement de connaissance nous révèle une ingénierie biologique de la propreté.
Kant, à sa manière, le disait déjà dans la Critique de la faculté de juger (section Analytique du beau).
Dire « c’est beau » « n’est pas un jugement de connaissance » comme peut l’être le fait de dire qu’un papillon a six pattes, quatre ailes et que les femelles pondent sur des plantes hôtes. « Ce n’est pas un jugement logique, mais esthétique, c’est-à-dire un jugement dont le principe déterminant ne peut être rien d’autre que subjectif. »
L’affirmation de la beauté d’un objet n’apporte strictement rien à sa connaissance. « Il ne dit rien de l’objet lui-même et renseigne surtout sur l’état dans lequel se trouve celui qui est affecté par la représentation. » Pour le dire plus simplement, notre jugement esthétique en dit plus sur nous et sur nos projections que sur l’objet lui-même. On peut même dire que lorsque nous émettons un tel jugement esthétique sur un être vivant, nous le chosifions. Nous ne le voyons plus tel qu’il est, mais nous utilisons sa surface pour y projeter nos propres affects.
Le beau est aussi une sensation subjective liée à notre histoire personnelle. Ce que je trouve beau peut paraître très laid à mon voisin. Kant écrivait que le jugement de beau est subjectif « en ce sens qu’il désigne un genre particulier de sentiment ressenti par celui qui juge et ne désigne en rien une qualité objective de l’objet qui en a été l’occasion. »
Friedrich Nietzsche, quelques décennies plus tard, radicalisait cette vision dans Le Crépuscule des Idoles. Pour lui, l’esthétique n’est jamais désintéressée : elle est une projection narcissique. Il écrivait :
« L’homme croit que le monde lui-même est comblé de beauté, — il oublie qu’il en est la cause. C’est lui seul qui a donné au monde une beauté, hélas ! une beauté très humaine, beaucoup trop humaine… »
Pour Nietzsche, dire « c’est beau » revient à dire « cela flatte mes valeurs » ou « cela renforce mon sentiment de puissance ». La beauté devient alors un symptôme de notre propre état moral. Si nous rejetons le vautour comme « laid », ce n’est pas pour ce qu’il est biologiquement, mais parce qu’il nous renvoie à une image de la mort et de la décomposition qui heurte notre volonté de puissance et nos cadres moraux. En croyant juger l’animal, nous ne faisons que valider nos propres préjugés.
Sachant cela, on pourra s’étonner de la fréquence à laquelle nous portons de tels jugements. Si l’on souhaite s’intéresser véritablement aux autres animaux et éviter de projeter sur eux des sentiments qui ne les concernent pas, on laissera de côté ces notions qui ne parlent que de nous pour les observer réellement, avec empathie, en cherchant à les voir simplement tels qu’ils sont.
L’exemple du mimétisme batésien illustre parfaitement cette nécessité du jugement de connaissance. Lorsqu’un observateur non averti aperçoit un syrphe , il s’exclame souvent : « Quelle jolie petite guêpe ! » alors qu’il s’agit en réalité d’une petite mouche (diptère) dont l’abdomen rayé de jaune et noir imite celui des guêpes et des abeilles ».

Ici, le jugement esthétique est doublement trompeur : il plaque une étiquette sur une apparence, sans voir la réalité de l’être.
Le jugement de connaissance nous apprend au contraire que ces couleurs ne sont pas là pour être admirées : elles sont une stratégie de survie. Le syrphe « emprunte » les codes visuels d’une espèce dangereuse pour dissuader ses prédateurs. En dépassant la surface, on découvre une fonction biologique fascinante. On ne voit plus une « jolie mouche », on comprend un mécanisme d’évolution. C’est là que l’animal cesse d’être un décor pour devenir un sujet.
Dire qu’une mésange est mignonne ou qu’un chat est méchant relève d’un anthropomorphisme qui ne parle ni de la mésange ni du chat, mais des croyances de la personne qui les regarde. La mésange comme le chat méritent bien mieux que ces pauvres adjectifs. Au lieu d’utiliser le jugement esthétique qui anesthésie la réflexion, on préférera développer ce jugement de connaissance cher à Emmanuel Kant qui permet de saisir par la faculté de connaître « un édifice régulier ».
Cette question de la beauté doit bien sûr être étendue aux humains. Traiter de beau ou de belle un être humain, ce n’est pas lui rendre hommage, mais au contraire l’instrumentaliser et le chosifier en projetant sur sa « surface » ses propres croyances. Les mannequins de mode, qui sont les êtres les plus chosifiés dans nos sociétés, en sont l’exemple le plus frappant.
Chacun de nous préférera que l’autre utilise son jugement de connaissance pour nous appréhender dans notre complexité, plutôt qu’il ne projette sur nous les fantasmes que notre unique façade lui inspire. Dans le premier cas, il pourra apprendre à nous connaître. Dans l’autre, nous ne serons qu’un vulgaire objet, un instrument sur lequel il viendra plaquer l’idéologie à laquelle il obéit.
En définitive, renoncer au jugement de beauté n’est pas une perte, mais une libération. C’est accepter de voir le monde tel qu’il est, dans toute sa complexité brute et son ingéniosité. En cessant de chercher le « beau », nous découvrons le « vrai ». Ce nouveau regard, débarrassé de nos projections et de nos idéologies, nous permet enfin de rencontrer l’autre non plus comme un surface à nos projections , mais comme un sujet diffèrent de moi . La connaissance n’éteint pas l’émerveillement que l’on peut ressentir lorsqu’on observe le monde ; elle le déplace juste de la surface vers la profondeur. »
