Au mois de mai, je vous avais parlé de la « belle dame » (Vanessa cardui), ce beau papillon qui venait d’arriver du Maghreb après une longue migration.
La voilà, cet après-midi, qui se gave de pollen en prévision du trajet retour qu’elle va bientôt entreprendre.

Toutes les Belles-Dames, en effet, repartent au mois d’octobre en direction du nord de l’Afrique où elles passeront l’hiver. D’après des études récentes, la Belle-Dame serait le papillon qui aurait le plus long cycle migratoire. On compte plus de treize mille kilomètres aller-retour entre l’Afrique et le nord de l’Europe, soit deux mille kilomètres de plus que le Monarque qui détenait jusqu’alors le record.
Pour réussir un tel exploit, ce papillon dispose d’outils sophistiqués. Il possède notamment un véritable compas interne. Grâce à la magnétoréception, la Belle-Dame perçoit le champ magnétique terrestre, ce qui lui permet de garder le cap même lorsque le ciel est couvert. Elle complète cette boussole par l’observation de la position du soleil, ajustant sa trajectoire en permanence pour ne jamais s’égarer au-dessus des immensités désertiques ou maritimes.

Un exploit transatlantique hors du commun
Mais les Belles-Dames semblent capables de faire mieux encore. Une étude marquante* publiée en deux mille vingt-quatre a suivi une migration partie d’Afrique vers la Guyane, soit un périple de plus de quatre mille kilomètres au-dessus de l’Océan Atlantique.
Pour franchir une telle distance sans escale, elles ne se contentent pas de battre des ailes ; elles utilisent les courants porteurs à haute altitude. En s’élevant à plus de mille mètres, elles se laissent pousser par des vents puissants qui leur permettent d’atteindre des vitesses de quarante à cinquante kilomètres par heure. L’histoire ne dit pas si les papillons ont fait une pause sur un bateau, mais la performance laisse songeur puisqu’on imagine mal que les papillons aient pu se reproduire en mer. Cet exploit pourra faire réfléchir en tout cas ceux qui croient que les lépidoptères sont des petites choses fragiles qui éternuent au moindre courant d’air.
Records de distance et de générations
Étant donné que la durée de vie moyenne de la Belle-Dame est d’un mois, le voyage aller-retour se fait sur sept ou huit générations. Mais la Belle-Dame n’est pas l’insecte qui parcourt la plus grande distance. Elle arrive en deuxième position après une libellule, le Pantale globe-trotteur (Pantala flavescens), qui peut parcourir jusqu’à dix-huit mille kilomètres aller-retour de l’Inde à l’Afrique orientale. La migration complète se déroule sur quatre générations. Il faut dire que cette libellule est exceptionnelle puisqu’elle est capable de parcourir plus de 六 mille kilomètres dans sa vie et qu’elle peut voler trois mille cinq cents kilomètres sans s’arrêter.
Le record absolu de migration animale est détenu par un oiseau, la Sterne arctique, qui peut parcourir jusqu’à soixante-dix mille kilomètres chaque année lors de sa migration d’un pôle à l’autre..
Pause migration
J’ai eu la chance cette année d’assister à une pause migratoire au Jardin des Oiseaux. Alors qu’aucune Belle-Dame n’était visible jusqu’au treize septembre, j’ai découvert ce jour-là une cinquantaine d’individus voletant partout. Ils se nourrissaient du nectar des asters en pleine fleur.

À voir leur faim, j’ai compris que mon jardin servait de « restauroute » sur le chemin menant de la Scandinavie vers le Maghreb. Elles sont restées deux jours avant de reprendre leur vol. Le seize septembre au matin, elles avaient toutes disparu. J’avoue que cet épisode m’a beaucoup plu et que j’ai eu comme un sentiment de fierté en comprenant que mon jardin avait été choisi par ces Belles-Dames pour effectuer leur pause butinage.


Espèces migratrices
On trouve des migrateurs dans toutes les familles de Rhopalocères. Rien qu’en France, on peut compter plus de trois cents espèces qui la pratiquent. Parmi ceux qui effectuent des migrations régulières, il y a le Flambé, le Vulcain, le Morio, le Souci, la Piéride du chou ou de la rave, l’Azuré de la luzerne, le Soufré, etc.
Les Hétérocères diurnes ne sont pas en reste puisque de nombreuses espèces effectuent aussi des migrations comme le Moro-sphinx, la Noctuelle baignée, le Sphinx du liseron et celui à Tête de mort ou le Bogong, etc.
* Étude dirigée par Gerard Talavera, « A trans-oceanic flight of over 4 000 km by painted lady butterflies », publiée dans Nature Communications le 25 juin 2024.
*Magnétoréception : Du latin magnes (aimant) et receptio (action de recevoir). C’est la capacité de certains animaux, comme la Belle-Dame, à détecter le champ magnétique de la Terre pour s’orienter. Ce sixième sens fonctionne comme une boussole interne qui leur indique les pôles, même sans repère visuel. Pour un grand migrateur, c’est un outil indispensable pour traverser les océans ou les déserts sans dévier de sa route. Cela prouve que le système nerveux de ces insectes est bien plus complexe qu’on ne l’imagine.
*Isotope : Du grec isos (égal) et topos (lieu). Il s’agit de variantes d’un même élément chimique dont le poids varie légèrement selon l’endroit où l’on se trouve. En analysant les isotopes d’hydrogène et de strontium fixés dans les ailes des papillons retrouvés en Guyane, les chercheurs ont pu prouver qu’ils étaient nés en Afrique. Ces signatures chimiques agissent comme un véritable passeport biologique infalsifiable. Elles permettent de retracer l’origine géographique exacte d’un individu même après un voyage de plusieurs milliers de kilomètres.
