Dans la nature, la beauté est avant tout une fonction . Le dimorphisme des oiseaux en est le meilleur exemple .

Beaucoup d’entre nous disent que les mâles sont souvent plus beaux que les femelles ce qui, d’une certaine façon, est impropre.
Nous projetons des notions de beauté ou de laideur sur les plumages, mais ces projections parlent en réalité bien plus de nous et de notre éthique personnelle* que de l’oiseau lui-même.
Car les couleurs et la forme du plumage des oiseaux ont avant tout une fonction et le plumage de la femelle joue son rôle à merveille comme le joue à merveille celui du mâle.
Le mâle plus coloré
Dans un grand nombre d’espèces, le mâle est plus gros et plus coloré. Il est aussi plus agressif car le rôle qui lui a été attribué par la nature est de défendre le territoire et de protéger la famille. Le plumage coloré du mâle a pour fonction d’être vu de loin par la femelle au moment de la parade amoureuse et d’attirer son attention. Il est la veste chic que le jeune adolescent met en boîte pour faire le beau devant les jeunes filles.
La qualité du plumage et des couleurs prévient la femelle que les gènes du mâle sont performants et que, lorsqu’ils sont mélangés aux siens, ils assureront une descendance en bonne santé. Le plumage est ainsi un signal de vigueur physique. La coloration vive demande une énergie considérable et une capacité à trouver des ressources alimentaires de qualité, notamment des pigments caroténoïdes. Un mâle affaibli ne peut arborer de telles couleurs.

C’est ce que les biologistes nomment la théorie du handicap. Ce concept a été théorisé par le biologiste israélien Amotz Zahavi en 1975. Il explique que pour qu’un signal de qualité soit efficace, il doit être coûteux. En portant un « handicap » visible, comme un plumage éclatant qui attire les prédateurs, l’individu prouve sa supériorité : il survit malgré cette charge supplémentaire. Le plumage coloré a aussi pour fonction d’impressionner le concurrent et de montrer la puissance.
Ce plumage coloré, dit plumage nuptial, apparaît juste avant la période de reproduction et s’atténue vers l’automne. Les oiseaux mâles font alors une mue partielle pour endosser un plumage dit internuptial. Ce nouveau « vêtement », plus sobre et moins coloré, leur permet d’être moins visibles et de pouvoir passer l’hiver tranquillement sans attirer l’attention des prédateurs.
Le plumage plus discret de la femelle n’est pas moins beau comme on l’entend souvent dire. Il est juste parfait pour tenir le rôle que la nature lui demande de tenir. C’est-à-dire de rendre les femelles peu visibles des prédateurs pour qu’elles puissent couver les petits et mener à bien leur éducation. On comprend ici que le plumage et ses couleurs ainsi que l’anatomie du corps sont entièrement liés à la reproduction et qu’ils jouent parfaitement le rôle que la nature leur demande de tenir. Un animal plus gros et plus costaud pourra affronter les prédateurs alors qu’une femelle dont le rôle consiste à couver dans un nid n’a pas besoin de la force du mâle. Une forte corpulence pourrait même poser un problème lorsqu’elle couve ses petits.
La femelle la plus belle
Chez les oiseaux, le schéma le plus fréquent que l’on rencontre est le mâle plus gros et plus coloré et la femelle plus petite avec un plumage plus discret .
Mais il existe des cas de dimorphisme sexuel où la femelle est plus grande et plus colorée et le mâle plus petit au plumage plus discret. Cela se déroule en général dans les espèces où le schéma de nidification et de reproduction est inversé. c’est le cas par exemple de certains oiseaux de la famille des scolopacidés comme le phalarope à bec étroit (Phalaropus lobatus) qui est souvent prise pour modèle. Dans cette espèce la femelle est plus grande et plus colorée que le mâle. C’est elle aussi qui se bat avec les autres femelles pour défendre le territoire. Après l’accouplement elle se contente de pondre puis laisse le mâle assurer seul la couvaison et l’éducation des juvéniles . Pendant ce temps, la femelle repart et cherche à s’accoupler avec de nombreux mâles . La femelle s’accouple 3 ou 4 fois au cours de la saison et laisse à chaque fois le mâle s’occuper des petits .

Domaine public Jerzy Strzelecki
On retrouve aussi ce schéma de reproduction chez la rhynchée peinte (Rostratula benghalensis) qui est un oiseau limicole que l’on peut rencontrer en Afrique ou aux Philippines . Certains la nomment la bécassine peinte . Le mâle, là encore, est plus petit que la femelle et présente un plumage plus terne. Là aussi c’est la femelle qui effectue les vols nuptiaux à faible hauteur qui rappelle ceux des bécasses. C’est elle aussi qui courtise le mâle. Comme chez les phalaropes à bec étroit, c’est ce dernier qui couve les œufs une fois que la femelle a pondu et qui s’occupe de leur éducation.
Dans ce schéma de reproduction, le petit porte souvent le plumage discret du mâle alors que c’est l’inverse dans le schéma le plus fréquent où la femelle est plus discrète .
Il semblerait ici que la couleur éclatante du plumage soit laissée au partenaire qui est à l’initiative de la reproduction et qui défend le territoire et que le plumage discret soit attribué à celui qui couve les petits .
Mais la nature est complexe et ce n’est pas toujours le cas . Le tadorne de paradis femelle est plus coloré que le mâle et c’est pourtant elle qui s’occupe entièrement de la couvaison et le mâle plus terne qui protège le territoire.

Henrik Grønvold

John Gerrard Keulemans
À l’inverse, les talégalles de Latham mâles sont colorés alors que les femelles sont ternes et ce sont pourtant eux qui construisent les nids puis surveillent les monticules où a lieu l’incubation.
Chez les oiseaux de proie (aigles, faucons, éperviers), on observe un dimorphisme de taille inversé : la femelle est nettement plus grande et plus puissante que le mâle. Ce phénomène n’est pas lié à une inversion des rôles de parade, mais à une optimisation de la survie de la nichée. En étant de tailles différentes, le mâle et la femelle ne chassent pas les mêmes proies. Le mâle, plus petit et plus agile, capture des oiseaux ou des rongeurs rapides, tandis que la femelle peut s’attaquer à des proies plus volumineuses. Cette spécialisation évite la concurrence alimentaire au sein du couple et augmente les chances de nourrir les jeunes. De plus, une femelle plus imposante est plus apte à protéger physiquement le nid contre les prédateurs. Ici encore, ce que nous pourrions interpréter à travers un prisme social ou esthétique n’est que le résultat d’une pression sélective pour l’efficacité de la reproduction

Idéologie et réalité
Depuis quelques années, l’inversion des rôles chez les animaux a été mise en avant dans les revues et les magazines et le sujet est devenu à la mode. Mais il faut faire la part des choses entre ce qui relève de l’information scientifique et ce qui est mis en avant pour des raisons plus idéologiques. Chez les oiseaux, la structure familiale du mâle coloré territorial et des femelles au plumage cryptique qui couvent les petits représente 95 % des espèces. Dans 4 % des cas, les mâles effectuent un peu plus de tâches que les femelles. Dans 1 % seulement des cas, l’élevage des juvéniles incombe au mâle seul. J’ajouterai que dans ce 1 %, la majorité des espèces sont nidifuges et que les soins donnés aux petits sont très courts en comparaison des espèces nidicoles dans lesquelles c’est presque toujours la femelle qui couve les petits. On voit bien là que l’inversion sexuelle n’est pas un mouvement de fond parmi le règne animal.
Chez quelques rares espèces en revanche comme le jacana ou le coucal noir, l’inversion est totale. Les femelles sont plus grandes que les mâles et ce sont elles qui se battent avec d’autres femelles pour la possession du territoire. Les combats, très violents, peuvent conduire à de graves blessures. Celles qui gagnent récoltent la mise puisqu’elles possèdent le territoire et peuvent s’accoupler avec plusieurs mâles. Suite à l’accouplement, la charge incombe aux mâles de construire les nids puis de couver les œufs. Durant cette période, les mâles mettent sur pause leur sexualité. Pendant ce temps-là, les femelles s’occupent de la défense du territoire comme le font généralement les mâles des espèces nidicoles.



Le plumage des juvéniles souvent plus discret
Dans le schéma de reproduction le plus fréquent où la femelle effectue la couvaison, les juvéniles ont un plumage discret qui se rapproche de leur mère. Dans le cas inverse où c’est le mâle qui couve, les petits ont un plumage plus discret qui se rapproche de celui du père. On voit ici que le dimorphisme a une fonction et que le plumage discret des juvéniles sert à les rendre moins visibles et à les protéger des prédateurs.
* L’esthétique, tel le cheval de Troie, cache toujours une éthique. Ou pour le dire autrement L’esthétique est une éthique mise en image. Le beau en soi n’existe pas . il est le fruit de la projection d’une éthique sur un objet.

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